Soufflante

— Cesse tout de suite de me vouvoyer !

Le Raen affichait une expression sereine face à Venceslas. Il était un frère pour Kyuuji, ils avaient grandi ensembles, avaient tous deux été élevé par ses parents. Ils avaient partagé de nombreuses épreuves et les avaient surmontés ensembles. Pourtant ce matin-là, alors que Kyuuji était venu le trouver dans son bureau pour avoir quelques conseils, il l’avait vouvoyé pour la première fois de sa vie, ne manquant pas de faire bondir Venceslas. Et son air distant ne faisait rien pour calmer la colère grandissante du Hyur.

— Que tu veuilles plus tutoyer tes potes à cause d’un ridicule principe d’égalité, je peux presque le concevoir, même si ça reste totalement stupide…. Mais Moi ?! Ta famille ?

Derrière son air neutre et calme, Kyuuji savait que cela n’allait pas, qu’il se trompait quelque part. Mais il ne savait pas où, ni que faire. C’était la raison de sa venue, mais la situation lui avait glissé des mains.

— Oui, j’ai toujours vouvoyer Père… Et Isshiki désormais.

Venceslas serra les poings, il se contenait difficilement.

— C’est pas possible d’être aussi con…

Le Raen baissa les yeux, ne supportant plus de voir son frère si peiné. Parce qu’il voyait, à travers la colère de Venceslas la blessure qu’il était en train de lui infliger. La même que celle de ses amis la veille.

— Je suis désolé. Je ne comprends rien.

— Y’a rien à comprendre imbécile !

Pour Kyuuji tout était à comprendre. Il avait besoin de comprendre les relations, les motivations, les raisons, tout, il avait besoin de comprendre pour savoir quoi faire, dire ou comment se comporter. Mais depuis quelques temps, il ne parvenait plus à saisir le sens des choses, il était perdu malgré sa sérénité retrouvé. Amis, Hommes, Familles, Démons. C’était d’une complexité qui le dépassait largement.

— Pourtant… quoi que je fasse, je ne fais que blesser ceux qui m’entourent.

Venceslas était hors de lui.

— Bien sûr que tu blesses tout le monde ! Tu nous rejettes !

— Non… Quand je me laisse aller, à cause de la proximité, je les blesse. Mais quand je remets de la distance, afin de ne plus me montrer si familier, je les blesse aussi… Je pensais qu’en traitant tout le monde sur un pieds d’égalité, ça arrangerait les choses.

— Ça marche pas comme ça ! Tu vas vouvoyer Gaelle aussi ?

Pris de court, le Raen écarquilla un peu les yeux à cette idée, pourtant il avait raison. Il baissa le regard sur ses mains, réfléchissant à la question. Elle était peut-être la seule à le connaitre autant que Venceslas. Mais il l’avait vouvoyé, il devrait donc la vouvoyer, elle aussi. Le cours de ses pensées fut heureusement interrompu par Venceslas.

— C’est quoi ton problème, bons dieux ?!

— Je veux m’effacer.

Ces quelques mots, soufflé dans un murmure, avaient échappé à Kyuuji. Avant qu’il n’eut le temps de réaliser les avoir prononcés, ou d’en comprendre le sens, la colère de Venceslas explosa. Il frappa la table du plat des mains, faisant trembler les verres. Il bondit sur ses pieds en renversant sa chaise et se pencha par-dessus la table. D’une main, il attrapa le col du Raen pour le forcer à le regarder.

— Ne recommence pas tes conneries, Kyuuji…

Chaque mot était articulé lentement, menaçant. Le Prêtre réalisa que ses mots pouvaient être très mal interprétés, surtout avec ses antécédents. Il secoua la tête calmement.

— Non, non, rassure-toi, je ne parle pas de ça. Je souhaite seulement être un prêtre. Ainsi, je ne risque plus de me laisser aller à la familiarité, je ne ferai plus de maladresse à cause de la proximité.

Les mots lui étaient enfin venu. Depuis le temps qu’il cherchait à comprendre ce qui n’allait pas, il avait enfin réussi à l’exprimer. Il pouvait enfin en saisir le sens. Les deux frères se regardèrent dans les yeux un instant. Venceslas relâcha le col du Raen et se redressa, cherchant sa chaise à l’aveuglette un instant avant de se décider à rester debout, les bras ballants.

— De quoi tu parles ? Un Prêtre ?

— Seulement le Prêtre que je suis. C’est tout ce qu’on attend de moi.

L’incompréhension prenait lentement la place de la colère sur le visage du Hyurois. Il prit le temps de redresser sa chaise et s’y assit avant de plonger son regard dans celui de Kyuuji.

— Tu racontes n’importe quoi, tu sais… C’est ce qui fait la différence entre un ami et une connaissance. Un ami va chercher l’homme derrière le prêtre, là où les autres s’arrêteront à la façade.

Cela expliquait la tension de la veille. Kyuuji était resté le prêtre entre amis. Mais que pouvait-il être d’autre. Il ne savait pas ce qu’ils attendaient. Il ne savait pas quelle place il avait auprès d’eux. Il les avait vu, tels qu’ils étaient réellement avec leurs amis. Ils ne pouvaient pas réellement s’attendre à ce que l’amitié ne se donne que d’un côté. Malgré la sérénité qui l’habitait, éloignant une bonne part du doute qui le rongeait, le Raen remettait en question la solution qu’il voulait adopter. N’être plus que le prêtre semblait pourtant résoudre toutes les situations.

— Non. Il doit y avoir autre chose…

— Mais de quoi tu parles à la fin ?

— Comment savons-nous qui est notre ami ou qui ne l’est pas ?

Venceslas soupira, se passant une main sur le visage, décomposé. Puis il se massa l’arrête nasale l’air dépité.

— C’est pas possible ma parole… Tu peux pas le savoir. Tu le ressens, c’est tout. Sert toi de ton cœur… Sérieusement…

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