Un autre avis

Mor Dhona. Ces terres désolées, détruites et dénaturées suintaient la puissance et le pouvoir, vestiges d’un combat titanesque qui avait eu lieu à proximité. La plus grande ville de cette région était le Glas des revenants. C’était une ville naissante, pulsant de vie et d’activités insufflées par un ordre mystérieux et secret. Mais Venceslas Miller n’avait qu’entendu parler de cet ordre et cela ne l’intéressait pas beaucoup. Il était venu ici pour échapper à ses tourments, les relents de sa dispute avec son frère.

L’homme secoua la tête comme pour en chasser de mauvaises idées. C’était justement pour éviter ce genre de pensées qu’il s’était éloigné de Gridania. Mais son exil, encore un, n’avait fait que le plonger dans les regrets et la mélancolie.

Venceslas se rendit à l’auberge de la ville. Bien que la ville fût en reconstruction et en agrandissement, l’auberge permettait d’accueillir un nombre impressionnant de personne. Toute en pierre de taille sombre, en petite fenêtre et au mobilier simple et rustique, elle était chaleureuse, offrant un cadre agréable avec sa cheminées dans le coin à l’opposé du bar. La visite régulière d’un ménestrel de talent tenait la population au courant des évènements qui avaient lieux dans le reste d’Eorzéa.

Comme si ce coin était coupé du monde.

Ce qui n’était pas complètement faux auparavant. Désormais, la région s’animait, devenu le quartier général de cette organisation secrète et lieux d’accueil pour des centaines de réfugiés Domiens. Ainsi, Venceslas apprit que les habitants de Doma s’étaient rebellés contre l’empire de Garlemald qui dominait depuis de longues années tout le continent d’Othard, d’où il était originaire. Ce n’était pas une mauvaise chose d’après le Hyurois. Personne ne méritait de souffrir de l’occupation garlemaldaise. Mais la révolte n’avait pas réussi et beaucoup avaient dû fuir leur pays.

Peut-être que mes parents sont parmi les réfugiés. Peut-être que je les croise tous les jours.

Mais qu’en savait-il ? Il ne les avait pas connus. Il savait seulement que son père était Eorzéen et sa mère Domienne. Il avait hérité d’un nom et prénom éorzéens mais des traits physiques de sa mère. Venceslas soupira pour se sortir de ce cercle vicieux de pensées d’antan. C’était exactement ce qu’il ne voulait pas. Il s’assit au comptoir et commanda une bière.

Une première, il y en aura sûrement d’autres. Comme d’habitude…

Il vida rapidement sa choppe et en commanda un seconde. Puis une troisième et une quatrième. Enfin les effets de l’alcool commencèrent à lui soulager l’esprit, à défaut de sa vessie. Venceslas se leva et se dirigea vers les latrines d’un pas chaloupé et failli bousculer un homme qui en sortait.

— Eh bien Vence, où tu vas dans cet état ?

Venceslas leva les yeux sur l’homme qui le tenait pas le coude. Un Hyurgoth qu’il reconnut tout de suite.

Ydrian.

— Pisser tiens. Qu’irais-je faire d’autre aux latrines ?

Le guerrier haussa les sourcils et regarda derrière lui. La porte était de nouveau fermée. Et ce n’était pas celle des latrines.

— Là, tu allais dehors, mon vieux.

Sans attendre, il le mena à la bonne porte. En ressortant, Venceslas trouva le guerrier accoudé au bar et le rejoignit.

— Encore à te saouler ?

Oui…

— Mais non, quelle idée, répondit Venceslas d’un ton faussement enjoué.

Certaines choses étaient plus faciles à taire qu’à dire.

— Tu devrais ralentir.

Je veux penser à autre chose.

— Je m’ennuie, le temps passe plus vite comme ça.

Le guerrier lui jeta un regard presque menaçant. Il savait bien pourquoi il buvait. Ils savaient tous les deux pourquoi il buvait. Mais jusque-là, ils n’avaient pas eu besoin de mots pour se comprendre.

Des non-dits. Exactement ce qui m’a valu d’atterrir ici.

— Laisse tomber, Ydri’.

Un lourd silence s’abattit entre les deux amis. Ydrian ne le quittait pas de yeux tandis que Venceslas portait sa cinquième choppe aux lèvres.

— Comment va Kyuuji ? lança brusquement le guerrier.

Le Hyurois s’étrangla et recracha sa bière. Il toussa en s’essuyant la bouche et le menton avec sa manche. Le brouillard de son esprit disparut immédiatement, emportant avec lui ses efforts pour se saouler.

Toujours les mots qu’il faut…

— Tu sais bien que je ne le vois plus.

C’est toi qui m’apporte de ses nouvelles…

Le guerrier but une longue rasade de sa propre bière avant de tourner de nouveau la tête vers lui.

— C’est bien ce que je pensais. Tu te saoulais. À cause de votre dispute. Encore une fois.

Venceslas soupira en roulant des yeux.

Et les bonnes déductions…

Il regretta d’être au comptoir, il n’y avait que des tabourets alors qu’il avait soudain envie de s’affaler sur une chaise ou, mieux, dans un canapé.

— Qu’est ce qui s’est passé pour que vous en arriviez là ? Vous étiez comme cul et chemise.

Je lui ai menti. Je lui ai caché un meurtre. Ça a failli nous mener à la mort. Il a racheté nos vies contre je ne sais quoi. Et enfin, il est parti je ne sais où sans me dire un mot. Je ne sais même pas ce que ça lui a coûté. Je ne sais rien.

— J’ai fait quelques erreurs.

Certaines choses étaient décidément plus faciles à taire qu’à dire. Et à ce jeu-là, Venceslas excellait.

Ydrian haussa les épaules sans rien ajouter. C’était ce que Venceslas lui sortait à chaque fois qu’il lui posait la question. Le regard du Hyurois se noya dans sa bière. Peut-être finirait-il la soirée ivre finalement.

— Je vais te dire, Vence.

— Hmm ?

— Je sais pas ce que tu as fait. Aucun de vous deux m’en parle et c’est pas mes oignons mais cette histoire vous mine bien trop. J’imagine que tu t’es excusé, hein ?

Venceslas soupira. Bien sûre qu’il aurait dû s’excuser. Bien sûre qu’il avait voulu le faire. Mais il n’avait pas pu. Dès les premiers mots, ou plutôt ce qui aurait dû être les premiers mots d’une dispute, Kyuuji avait plongé dans l’éther et rejoint une destination inconnue de Venceslas. Il avait ensuite essayé de le contacter sur la perle qu’ils partageaient. Sans succès. Par la suite, il l’avait attendu à la taverne de Gridania pendant des lunes. C’était un peu comme leur quartier général. Le Raen ne s’y était pas montrer. Après plus de quatre lunes de vaines tentatives, il avait abandonné et avait fui, c’était presque une habitude, en Mor Dhona.

Il n’était plus sûr d’avoir envie de s’excuser désormais. Il avait l’impression d’avoir payé son erreur. Ses erreurs. Mais Kyuuji était rancunier et très patient. Sa dette n’allait certainement pas disparaître aussi vite.

— Je n’ai aucun moyen de le contacter ni aucune certitude que ça arrangerait les choses. Ça pourrait le mettre encore plus en rogne.

— Et donc tu vas abandonner.

Venceslas grogna.

Toujours les mots qu’il faut, hein ?

— Je te croyais plus combatif, continua Ydrian sur le ton de la conversation.

Le guerrier but une nouvelle gorgée et soupira d’aise, comme si la discussion n’avait rien de grave ou d’important. Elle ne semblait même pas désagréable pour lui. Et le guerrier n’était pas en manque d’arguments.

— Plus entreprenant aussi. Mais surtout, je te croyais audacieux et arrogant. C’est ce que j’appréciais le plus chez toi. Je suppose que t’es qu’un ivrogne aigri et malpoli si on t’enlève ça.

Le sang de Venceslas ne fit qu’un tour. Il voulut bondir de son tabouret mais perdit l’équilibre. Le bras puissant du guerrier le rattrapa et il fut repoussé sans ménagement sur son siège. Reprenant ses esprits, Venceslas remarqua que son ami ne le regardait pas avec colère, mais avec peine. Ou était-ce de la pitié ?

Je déteste faire pitié !

Le Hyurois se força à reprendre contenance. Ydrian soupira en constatant qu’il n’obtiendrait pas d’autre réaction.

— Je peux lui transmettre un message.

Ce n’était ni une question ni un conseil, seulement une proposition voire une constatation. C’était vrai évidemment mais Venceslas s’était toujours refusé à lui demander de jouer les intermédiaires. Le guerrier était déjà bien aimable de lui donner des nouvelles de Kyuuji. Il ne pouvait décemment pas lui en demander plus.

Venceslas écarta d’un geste la remarque et vida sa choppe. Il s’apprêtait à héler le tenancier quand Ydrian lui posa une main sur le bras, lui faisant comprendre qu’il avait assez bu.

— Je peux aussi te donner une perle.

Cette proposition, en revanche, était nouvelle. Venceslas savait qu’ils partageaient un réseau de perle mais le guerrier ne lui avait encore jamais soufflé l’idée de lui-même.

Je dois vraiment faire pitié. Bon sang, ce que j’aime pas ça !

Venceslas hoqueta de colère, ou d’ivresse plus probablement, en grimaçant.

— Pourquoi tiens-tu tellement à ce que je lui parle ? Tu le connais, il saura tout de suite que ça vient de toi.

Une nouvelle remontée acide lui laissa un goût de bile sur la langue, annonçant la rébellion de son estomac.

— Je t’assure qu’être la cible de sa rancœur est très désa…

Le Hyurois ne réussit pas à terminer sa phrase. Il se plaqua une main sur la bouche et se pencha en avant quand son abdomen se contracta. Ydrian soupira en déposant quelques pièces sur le comptoir devant lui, trop pour sa seule bière. Il passa un bras autour des épaules de Venceslas et l’entraîna à l’extérieur. L’air frais de la nuit réveilla leur esprit et leur corps. Un frisson parcourut le dos de Venceslas et il ne put empêcher son estomac de se vider dans le caniveau.

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