Un prix exorbitant

L’annonce lui fit l’effet d’une douche froide. Les yeux écarquillés, la respiration rapide, des frissons dans le dos, Kyuuji ne comprenait pas de quoi il parlait. La désertion ou la trahison suffisait à le faire exécuter, pourquoi ajouter une accusation de meurtre ? L’officier le dévisageait, essayant de déchiffrer son expression.

— Tu ne nies pas la désertion, impossible de le faire, de toute façon. La trahison non plus, si j’en crois ton silence. Mais le meurtre te surprend ?

Oeric lui laissa le temps de formuler sa réponse avant de lever un sourcil impatient. Kyuuji secoua la tête pour reprendre ses esprits.

— Je… De quel meurtre m’accusez-vous ?

L’homme fit mine de chercher l’information parmi ses papiers en se frottant le menton. S’il voulait jouer avec la patience et les nerfs de Kyuuji, c’était bien parti.

— Vous, Miller et toi, êtes accusés de l’assassinat de l’officier Quo Thorne.

Un poids vint s’abattre sur l’estomac du Raen. Il ne l’avait pas tué, bien sûre. Mais l’armée n’avait pas besoin d’ajouter cette charge pour les faire exécuter. C’était probablement la vérité, Thorne avait été assassiné.

— Quand ? Comment ?

L’officier fit non de la tête en souriant.

— Ne perd pas ton temps. Miller a été vu, retirant son épée du corps de Thorne.

Venceslas aurait tué Thorne ? La surprise et l’incompréhension s’emparèrent de Kyuuji. Puis certains évènements se mirent en place dans son esprit. L’exil, le silence de Venceslas, les poursuites immédiates, le démantèlement de l’unité des Infortunés… Tout s’expliquait par la disparition de Thorne. Mais pourquoi ? Il se serait simplement trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Non, Kyuuji n’y croyait pas. Venceslas ne l’aurait pas tué sans bonne raison. Et des raisons, il en avait un paquet. C’était forcément prémédité. Et Venceslas ne lui en avait jamais parlé. Il avait même nié avoir rencontré quelqu’un en désertant.

Oeric fit un pas en avant, interrompant le fil des pensées de Kyuuji.

— La sentence pour tes crimes est la mort. Le meurtre n’est pas vraiment à ta charge, mais ça ne change pas grand chose, n’est-ce pas ?

Kyuuji ferma les yeux. Venceslas lui avait menti. Il l’avait trahi. Depuis trois ans, il lui cachait la vérité. Il ne l’en aurait jamais cru capable. Lentement, son ventre se mit à le brûler. Doucement la colère s’insinua en lui.

— Qu’attendez-vous alors ?

— Que tu me fasses une proposition.

La colère s’installait au fond de son cœur, comme si elle y était chez elle. Bien qu’elle ne soit pas tournée vers l’officier, il devait en avoir l’impression. Et Kyuuji ne chercha pas à le démentir.

— Je n’ai rien à vous offrir.

Un sourire s’étira sur les lèvres d’Oeric, un sourire cruel, calculateur, satisfait.

— Oh mais si… Tu peux nous offrir des informations. Tu es à Gridania depuis presque trois ans, d’après ce que j’en sais.

Kyuuji comprit tout de suite le sous-entendu et serra les dents et les poings. Comme il ne répondait pas, l’officier reprit d’une voix faussement mielleuse.

— Vos vies à tous les deux contre quelques renseignements, c’est plutôt une bonne proposition, non ?

Deux vies contre combien d’autres ? Kyuuji n’avait aucun mal à imaginer les horreurs qu’ils pourraient faire au peuple de Gridania. Non, cette proposition n’était tout bonnement pas envisageable.

— Plutôt mourir que trahir Eorzéa !

À ses propres mots, le Raen tressaillit. Il n’avait pas véritablement envie de mourir. Pas après tant d’efforts pour rester en vie. Pas avec tant de colère en lui. Pas maintenant.

— Ça, je peux l’arranger, lui assura Oeric.

Kyuuji n’en douta pas une seconde. Il continuait à le fixer méchamment, sa colère et sa rancœur grandissant insidieusement en lui, insufflant l’envie irrépressible de se venger. Et pour cela, il devait rester en vie. Il se torturait l’esprit tandis que l’officier faisait mine de parcourir ses états de services.

— Hum… Je lis ici que tu étais un bon élément. Un Médicus ? Et doué qui plus est. C’est bien regrettable…

Malgré la colère qui troublait son esprit, le Raen comprit immédiatement ce qu’il sous-entendait. Il ferma les yeux en tremblant.

— N’y a-t-il rien d’autre ?

— Non.

Ce qui faisait de lui un si bon guérisseur était sa pierre, un cristal, symbole de sa charge de prêtre du temple Atagi, seul souvenir de la vie qu’il aurait pu avoir. C’était un canalisateur d’éther puissant avec lequel il était possible de faire des miracles hors de portée des plus agiles élémentalistes. Un trésor inestimable. Un lègue dans sa famille depuis toujours. Mais la colère voilait le jugement de Kyuuji.

— Nos vies, notre libération et notre tranquillité.

— Est-ce une proposition ?

— Oui, contre ma pierre.

L’officier se frotta le menton d’un air réprobateur.

— Ta vie et celle de Miller, et nous vous relâcherons loin des campements.

Kyuuji respira profondément et planta un regard noir sur Oeric.

— Ma proposition n’est pas négociable. Nos vies, notre liberté et l’armée ne nous recherchera plus. Contre ma pierre. Elle vous offrira un excellent mage entre les mains d’un bon Médicus. Un d’une puissance incroyable, entre des mains expertes.

L’officier éclata de rire et se fendit d’un sourire carnassier.

— Tu n’es pas en position de négocier…

— Vous non plus.

— Oh vraiment ? Si je te tue maintenant, je récupère ton caillou et je suis gagnant sur tous les tableaux.

Kyuuji secoua lentement la tête. La colère altérait son esprit comme un poison.

— Ce n’est pas aussi simple. Pour que la pierre fonctionne, il faut que le porteur remplisse certaines conditions.

Oeric plissa les yeux de mécontentement et l’intima à continuer d’un mouvement de tête.

— Soit les esprits choisissent son propriétaire, et je ne parierai pas là-dessus. Soit il en hérite de l’ancien propriétaire grâce à un rituel.

— Et j’imagine que le… consentement de l’ancien porteur est nécessaire pour ce rituel ?

Kyuuji oppina, presque moqueusement, la rancœur voilait de plus en plus ses sens et son jugement. L’officier réfléchit un moment en silence avant de reprendre la parole posément.

— Votre tranquillité sera compliquée à obtenir.

— Faites nous passer pour mort ?

Oeric écarta sa remarque d’un geste de la main.

— Il faudrait que je ramène votre cadavre.

— Détournez leur attention ?

L’officier arqua un sourcil interrogateur.

— Nous pourrions avoir été repérés aux abords de … Takoma ?

C’était une ville à l’autre bout du continent domien. A l’opposé de Kiyomura. Il ne connaissait rien de plus loin. Attirer l’attention de l’armée loin d’Erozéa était suffisant pour l’instant. Kyuuji espérait qu’avec le temps, il finirait par se faire oublier. Ou qu’il trouverait autre chose d’ici là.

Oeric pinça les lèvres en secouant la tête.

— Vous faire passer pour mort me semble moins risquer que faire circuler et rendre crédibles ce genre d’informations. Je me débrouillerai. Que te faut-il pour le rituel ?

— Seulement la personne qui doit hériter du cristal et mon bâton.

— Alors prépare-toi.

Sur ces mots, Oeric sortit de la pièce en claquant la porte derrière lui.

Kyuuji eut une pensée hargneuse pour Venceslas qui attendait certainement dans une autre cellule. Il l’imagina jouant les fortes têtes face à l’officier. Mais étrangement, cette vision fit grandir sa rancœur. Et seulement sa rancœur. Alors il l’écarta de ses pensées pour se remémorer le déroulement du rituel. Ils devaient tous deux rester en vie.

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