Gaia

Le trouble de la Sylve était résolu, Kyuuji n’en croyait toujours pas ses cornes.

Le Raen était assis sur le rebord de la fenêtre de la bibliothèque du Local d’Opale, laissant Floral s’amuser dans le petit jardin extérieur. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée que cette bibliothèque puisse être affiliée à l’association humanitaire. Ils avaient commencé à rassembler des ouvrages importants, consignant des savoir puissants et rares, ainsi que leurs propres notes et recherches sur leurs diverses affaires. Des savoirs qui ne devaient pas être donnés sans précaution. Pour cette raison, la porte en était toujours verrouillée pour conserver les ouvrages à l’abris. Cette bibliothèque n’avait rien à faire dans Opale. Pourtant, Kyuuji et Zaurak n’avaient pas trouvé de meilleurs endroits pour conserver ces ouvrages. Il était peut-être temps de changer ça aussi.

D’un geste, le Raen attira l’attention de Floral qui le rejoignit, l’air heureux. Le minuscule Goobbu était un Kamuy végétal qui apportait beaucoup d’apaisement à Kyuuji. Les Kamuy étaient à mi-chemin entre des esprits de la nature et des invocations. Ils avaient besoin d’éther pour vivre, celui de son invocateur. Mais ils pouvaient survivre sans invocateur, ne restant que de simple esprit alors. Floral était lié à Kyuuji, et pour cette raison, il le nourrissait de son éther. Ou plutôt de son aura. L’esprit végétal appréciait grandement cette aura tout aussi Sylvestre que lui. Mais le Raen appréciait aussi de le nettoyer, entretenir son cuir terreux, épousseter ses petites pousses dorsales, ou retirer le surplus de mousse. Aussi entreprit-il se s’occuper de Floral.

Les Padjals avaient confié une lourde tâche à Kyuuji, qui avait failli couter la vie à quatre de ses amis. Fort heureusement, ils en étaient ressortis vivants, apaisant le trouble de la Sylve qui lui en était désormais reconnaissant. Mais il s’était passé quelque chose. Depuis le début de cette inquiétante affaire, Kyuuji avait ressenti une gêne, une étrange volonté. Leur groupe n’était pas équilibré. Deux élémentalistes spécialisés dans le soin, un mage offensive et une combattante, pour faire face aux menaces. S’il n’y avait eu que cet aspect, ça aurait été, mais il y avait autre chose que Kyuuji avait mis longtemps à comprendre. Il n’y avait personne capable de prendre la direction du groupe. Zaurak était apte et capable, mais il n’avait pas toutes les connaissances, et avait beaucoup à faire en dehors de cette affaire. Quant aux autres, ce n’étaient simplement pas dans leurs cordes ou dans leurs mentalités. Kyuuji compris. Pourtant, de tous, il était celui qui avait été éduqué pour prendre la tête de son clan, il avait été soldat, et il avait l’expérience. Le Prêtre se savait incapable de prendre des décisions, se retrouver devant un choix lui faisait perdre ses moyens. Mais il était temps de changer ça. Pour le bien de tous.

Sur un accès de volonté de changement, il avait voulu endosser le rôle qu’il manquait pour le groupe. Il avait mis de côté son identité, ses émotions, ses sentiments et ses problèmes pour se dévouer corps et âme à ce qu’on attendait de lui. Dans un sursaut irréfléchi, Kyuuji avait pensé qu’il avait besoin de la colère que le sceau renfermait pour parvenir à progresser. Il avait essayé de le forcer. En vain, heureusement, le système était inviolable pour lui, reposant sur certaines des valeurs morales qui l’animaient. Eylion avait fini de lui ôter cette idée saugrenue de la tête avec quelques remontrances sur son comportement irréfléchi. Mais Kyuuji se sentait pourtant prêt à lever le sceau. Le voyant ainsi calmé et rasséréné, Zaurak était de son avis, à condition de le faire d’une manière adéquate, pas le forçant ou en le levant d’un coup. Il était toujours nécessaire d’ouvrir les piliers et extraire petit à petit la colère qu’il contenait, afin d’encaisser le souvenir originel scellé. Le Prêtre pouvait encore patienter, mais il n’attendait plus qu’un moment plus calme pour commencer ce travail.

Floral était désormais tout propre. Sa mousse était régulière et onctueuse, selon les critères du Raen, alors il le laissa retourner s’amuser dans le jardin, le regardant faire avec un sourire attendri. Ils avaient donc résolu le trouble de la Sylve, qui lui en était reconnaissante, mais la colère l’avait pris. Devant le déséquilibre du groupe, le manque de décision, la stagnation, mais aussi et surtout, les risques que les Padjals avaient fait encourir à ses amis, ainsi qu’à la Sylve et à Gridania. Il leur en voulait. Beaucoup. Sous le coup de la colère, il avait immédiatement pris la direction de la Cité, bien décidé à leur faire savoir le fond de sa pensée, quitte à en subir les conséquences. Mais Eylion, puis Zaurak, l’avaient intercepté. Le Miqo’te l’avait retenu pour comprendre ce qui lui prenait. Et l’avait fait boire. Beaucoup trop, au point qu’il était saoul, ne pouvant dignement pas aller trouver les Padjals dans cet état. Zaurak, lui, était inquiet, il n’avait jamais vu Kyuuji en colère et n’avait pas compris ce qu’il lui arrivait. Après l’explication du Raen, le scientifique était grandement rassuré, lui confiant à nouveau qu’il le pensait prêt pour lever le sceau.

La nuit alcoolisée avait été courte, et la gueule de bois douloureuse le lendemain. Heureusement son ami Zaurak avait de quoi faire passer les effets les plus incapacitants. Calmé et dégrisé, Kyuuji avait donc pu faire son rapport aux Padjals. Ils s’étaient montrés ouverts, et réceptifs. La Sylve était reconnaissante et faisait grand cas de la menace ainsi écartée. Les Padjals s’étaient engagés à sécuriser le temple, dont ils ignoraient le danger jusque-là, et félicitèrent chaudement le Prêtre, à sa plus grande surprise. Ils allèrent jusqu’à reconnaitre enfin sa valeur en tant que Mage blanc. Kyuuji se demanda presque si ses cornes ne lui avaient pas jouer des tours, s’il ne persistait pas quelque effet de l’alcool de la veille dans son organisme.

Après avoir respectueusement saluer les Padjals, Kyuuji s’étaient détourné pour s’en aller, quand un souvenir de la veille lui revint en mémoire. Pour honorer ses amis, et leur montrer sa gratitude et les efforts qu’il faisait, le Prêtre essaya de redresser le dos avec fierté. Il ne sut s’il y était parvenu, mais au moins il avait essayé.

Laissant Floral profiter du jardin, Kyuuji se retourna en passant les jambes par-dessus le rebord de la fenêtre sur lequel il était toujours assis et parcouru la bibliothèque du regard. Opale était une association humanitaire. Cette bibliothèque n’était pas en lien avec ces activités-là. Il était temps d’avancer. Bientôt il ouvrirait les piliers de son sceau. Mais d’ici là, il pouvait commencer par lancer l’idée de Gaia qui germait depuis des lunes, si ce n’est plus dans son esprit.

L’équilibre et la préservation. Gaia. Tout allait commencer dans cette bibliothèque. Avec Zaurak.

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