L’ère du changement – L’Arbre de Vie

Un Arbre de la vie s’était élevé contre le désastre du doute.

Inquiet à son sujet, Zaurak était passé rendre visite à Kyuuji. Cette marque de considération et les mots qu’il avait choisi le touchèrent plus que le trouble qui l’habitait. Le Raen lui avait parlé de la déception qu’il ressentait face à l’Humanité et le Monde. La peine et la tristesse d’évoluer dans un monde sans espoir ni idéal. Il lui parla de cette prison de verre qui l’étouffait. Zaurak était un homme plein de ressources. Il compara le prêtre à une flamme dans une lanterne. Sa lumière pouvait rayonner au-delà des parois qui l’entouraient. Il ne devait pas essayer de briser les prisons du rejet des Hommes. C’était dans la nature humaine que de tenir éloigner ceux qui leurs faisaient peur, ou qui les dérangeaient, ceux qu’ils jugeaient faibles ou insignifiants. Kyuuji avait terriblement du mal à comprendre cette mentalité égoïste et individualiste, mais il devait bien reconnaitre que c’était vrai. Même entre amis.

Devant sa peine et sa tristesse, le chirurgien lui redonna un peu d’espoir. Il ne pouvait pas aider tout le monde, il devait se concentrer sur ceux qui acceptaient sa lumière et souhaitaient progresser à ses côtés. La grandeur de sa foi était telle que le prêtre avait déjà réussi à toucher nombre de personnes, dont Zaurak qui avait appris la compassion à ses côtés.

La sincérité de l’homme vibra en Kyuuji. Il croyait ne plus voir que le mal en tout un chacun, contrairement à auparavant, il entrevoyait pourtant la bonté de son ami. Les sentiments et les pensées négatives étaient plus rapide et plus difficiles à arrêter que les positives. Encouragé à faire l’effort de trouver dans chaque comportement, dans chaque être humain, même dans les blessures qu’ils lui avaient causées, quelque chose qui trahissait une bienveillance. Le Raen s’y efforça et la peine remplaça la déception.

Désireux de l’aider encore plus, le chirurgien lui demanda à aller dans son jardin et de lui indiquer l’endroit qu’il préférait. Il s’agissait d’un banc sous le cerisier, entre le bassin, le mur de la maison et la clôture. Zaurak lui rappela ce que ce jardin éveillait en lui. Kyuuji avait oublié la beauté, la tranquillité et l’équilibre qui y régnaient. L’homme lui proposa alors un exercice de méditation active et particulier, profitant de la présence de tous les éléments à proximité.

L’Eau, la Terre, le Vent. Guidé par la voix, la poésie et l’image de Zaurak, Kyuuji devenait un Arbre de Vie. L’Arbre de Vie dont les racines se nourrissent de l’Eau et de la Terre. Dont le tronc est solide et stable. Dont les branches portent les fruits de la connaissance et de la sagesse. Dont le Vent étend les feuilles sous lesquelles les Hommes s’abritent. L’espace de cet instant de parfaite communion, de parfaite harmonie, loin de lui, le prêtre s’était senti Arbre de Vie.

Il aurait pu le devenir. La sérénité l’habitait pour la première fois depuis de longues lunes. L’Eau avait coulé telle le sang dans ses veines, emportant ses pensées néfastes. La Terre était son ancrage, dans laquelle il était profondément enraciné. Le Vent était l’énergie volatile de son âme, la force de sa foi. Le cœur allégé et gonflé d’Espoir, les plaies pansées et oubliées, les dissonances des graines du changement se turent, laissant les harmoniques mélodieuses résonner en lui. Il avait retrouvé le chemin. Le désastre avait été évité.

Les pousses du changement, dans une terre riches et fertile, déployaient leurs racines et leurs feuilles en quêtes de vie et de lumière.

Soufflante

— Cesse tout de suite de me vouvoyer !

Le Raen affichait une expression sereine face à Venceslas. Il était un frère pour Kyuuji, ils avaient grandi ensembles, avaient tous deux été élevé par ses parents. Ils avaient partagé de nombreuses épreuves et les avaient surmontés ensembles. Pourtant ce matin-là, alors que Kyuuji était venu le trouver dans son bureau pour avoir quelques conseils, il l’avait vouvoyé pour la première fois de sa vie, ne manquant pas de faire bondir Venceslas. Et son air distant ne faisait rien pour calmer la colère grandissante du Hyur.

— Que tu veuilles plus tutoyer tes potes à cause d’un ridicule principe d’égalité, je peux presque le concevoir, même si ça reste totalement stupide…. Mais Moi ?! Ta famille ?

Derrière son air neutre et calme, Kyuuji savait que cela n’allait pas, qu’il se trompait quelque part. Mais il ne savait pas où, ni que faire. C’était la raison de sa venue, mais la situation lui avait glissé des mains.

— Oui, j’ai toujours vouvoyer Père… Et Isshiki désormais.

Venceslas serra les poings, il se contenait difficilement.

— C’est pas possible d’être aussi con…

Le Raen baissa les yeux, ne supportant plus de voir son frère si peiné. Parce qu’il voyait, à travers la colère de Venceslas la blessure qu’il était en train de lui infliger. La même que celle de ses amis la veille.

— Je suis désolé. Je ne comprends rien.

— Y’a rien à comprendre imbécile !

Pour Kyuuji tout était à comprendre. Il avait besoin de comprendre les relations, les motivations, les raisons, tout, il avait besoin de comprendre pour savoir quoi faire, dire ou comment se comporter. Mais depuis quelques temps, il ne parvenait plus à saisir le sens des choses, il était perdu malgré sa sérénité retrouvé. Amis, Hommes, Familles, Démons. C’était d’une complexité qui le dépassait largement.

— Pourtant… quoi que je fasse, je ne fais que blesser ceux qui m’entourent.

Venceslas était hors de lui.

— Bien sûr que tu blesses tout le monde ! Tu nous rejettes !

— Non… Quand je me laisse aller, à cause de la proximité, je les blesse. Mais quand je remets de la distance, afin de ne plus me montrer si familier, je les blesse aussi… Je pensais qu’en traitant tout le monde sur un pieds d’égalité, ça arrangerait les choses.

— Ça marche pas comme ça ! Tu vas vouvoyer Gaelle aussi ?

Pris de court, le Raen écarquilla un peu les yeux à cette idée, pourtant il avait raison. Il baissa le regard sur ses mains, réfléchissant à la question. Elle était peut-être la seule à le connaitre autant que Venceslas. Mais il l’avait vouvoyé, il devrait donc la vouvoyer, elle aussi. Le cours de ses pensées fut heureusement interrompu par Venceslas.

— C’est quoi ton problème, bons dieux ?!

— Je veux m’effacer.

Ces quelques mots, soufflé dans un murmure, avaient échappé à Kyuuji. Avant qu’il n’eut le temps de réaliser les avoir prononcés, ou d’en comprendre le sens, la colère de Venceslas explosa. Il frappa la table du plat des mains, faisant trembler les verres. Il bondit sur ses pieds en renversant sa chaise et se pencha par-dessus la table. D’une main, il attrapa le col du Raen pour le forcer à le regarder.

— Ne recommence pas tes conneries, Kyuuji…

Chaque mot était articulé lentement, menaçant. Le Prêtre réalisa que ses mots pouvaient être très mal interprétés, surtout avec ses antécédents. Il secoua la tête calmement.

— Non, non, rassure-toi, je ne parle pas de ça. Je souhaite seulement être un prêtre. Ainsi, je ne risque plus de me laisser aller à la familiarité, je ne ferai plus de maladresse à cause de la proximité.

Les mots lui étaient enfin venu. Depuis le temps qu’il cherchait à comprendre ce qui n’allait pas, il avait enfin réussi à l’exprimer. Il pouvait enfin en saisir le sens. Les deux frères se regardèrent dans les yeux un instant. Venceslas relâcha le col du Raen et se redressa, cherchant sa chaise à l’aveuglette un instant avant de se décider à rester debout, les bras ballants.

— De quoi tu parles ? Un Prêtre ?

— Seulement le Prêtre que je suis. C’est tout ce qu’on attend de moi.

L’incompréhension prenait lentement la place de la colère sur le visage du Hyurois. Il prit le temps de redresser sa chaise et s’y assit avant de plonger son regard dans celui de Kyuuji.

— Tu racontes n’importe quoi, tu sais… C’est ce qui fait la différence entre un ami et une connaissance. Un ami va chercher l’homme derrière le prêtre, là où les autres s’arrêteront à la façade.

Cela expliquait la tension de la veille. Kyuuji était resté le prêtre entre amis. Mais que pouvait-il être d’autre. Il ne savait pas ce qu’ils attendaient. Il ne savait pas quelle place il avait auprès d’eux. Il les avait vu, tels qu’ils étaient réellement avec leurs amis. Ils ne pouvaient pas réellement s’attendre à ce que l’amitié ne se donne que d’un côté. Malgré la sérénité qui l’habitait, éloignant une bonne part du doute qui le rongeait, le Raen remettait en question la solution qu’il voulait adopter. N’être plus que le prêtre semblait pourtant résoudre toutes les situations.

— Non. Il doit y avoir autre chose…

— Mais de quoi tu parles à la fin ?

— Comment savons-nous qui est notre ami ou qui ne l’est pas ?

Venceslas soupira, se passant une main sur le visage, décomposé. Puis il se massa l’arrête nasale l’air dépité.

— C’est pas possible ma parole… Tu peux pas le savoir. Tu le ressens, c’est tout. Sert toi de ton cœur… Sérieusement…

Chapitre 4

« Je traversai alors le marais pour m’enfoncer dans la forêt de Sombrelinceul. Si les premiers abords m’avaient impressionné, ce n’était rien en comparaison de ce que je découvrais. Tout restait en immensité et en surdimensionné, mais il y avait bien d’autres choses. Les esprits. Je ne sais pas si c’était ceux de la Sylve contre lesquels les Dieux m’avaient mis en garde, ou d’autres esprits, plus primaires, mais je sentais leur regard me transpercer. La végétation était si présente, je pouvais presque sentir chaque filet d’odeur et le suivre jusqu’à son origine. L’air était chargé des pollens de la flore mais également des muscs de la faune. De nombreux frissons me parcouraient le dos, remontant le long de mon échine, pour me rappeler les dangers potentiels dans cette forêt. A chaque pas, j’étais sur mes gardes, à chaque pas, je m’attendais à voir une bête sauvage se ruer sur moi.

Cela arriva quelques fois. Mais je réussi à assommer les animaux sans avoir à les tuer. Je n’aimais prendre la vie sans raison. D’autant plus sous le regard presque inquisiteur des Esprits de la Forêt. J’arrivai finalement dans un bourg du nom du Moulin de la Carrière. C’était un petit village cerné par une enceinte pour protéger les habitants des animaux. Les braconniers et les brigands étaient nombreux à l’extérieur, mais ne s’aventuraient pas ouvertement en ville. Malgré la position dangereuse du village, les gens semblaient y vivre paisiblement. J’étais impressionné par leur mode de vie dans la Forêt, mais il fallait que je me concentre sur mes signes. Je m’en étais déjà trop détourné depuis que j’étais dans cette Forêt. Je laissai donc mes oreilles trainer et interrogeai les habitants.

Ce ne fut pas les habitants qui me révélèrent ma mission, ce furent des aventuriers de passage. Je les entendis parler de l’entrée d’un sous-terrain ancien et dangereux, un peu plus loin à l’Ouest. Il se racontait que c’était l’entrée d’un labyrinthe ancien, la sortie secrète d’une cité enfouie sous terre durant la Grande Inondation dont j’avais déjà entendu parler. J’avais l’impression que la vie dans la Forêt restait marquée par cette guerre et ses conséquences. La Sylve était vraiment effrayante.

Sans plus attendre je me rendis donc à l’entrée de ce Labyrinthe. Il fallait s’écarter un peu du chemin. Sous la confiance de la mission divine, je m’éloignai du sentier battu en oubliant les dangers de la forêt. J’avais ressenti cette vibration si particulière qui me guidait toujours vers le Mal que je devais détruire. Je découvris un site de fouille à l’écart. Une ouverture béante vers les profondeurs de la terre surveillée par une poignée de scientifique et de garde. Non loin, il y avait plusieurs autres hommes et femmes en armes qui discutaient en prévision d’une descente imminente dans le labyrinthe. Mais je ne m’y intéressai pas. J’avais perçu la volonté des Dieux. De l’ouverture béante sortait une aura de mort, une aura malsaine, une aura du Mal. En m’approchant, je fus arrêté par les gardes qui m’interdirent l’accès. Je tentai de leur expliquer que j’étais l’envoyé du divin pour purger le mal, mais rien n’y faisait. Ils refusèrent de ma laisser descendre. Entendant notre altercation, le petit groupe d’hommes et de femmes à l’écart se mêlèrent à la discussion. Ils prévoyaient une descente, et ils avaient les autorisations nécessaires. Ils n’étaient pas contre une paire de bras en plus pour les aider dans cette expédition.

Ils ne me demandèrent pas grand-chose, visiblement, ils étaient déjà prêts et je ne les dérangerai pas. Et je ne leur posai guère de question non plus. Je n’avais plus que mon objectif en tête. Tous les cinq, nous descendirent par l’échelle en corde dans le labyrinthe. Et ce n’était pas qu’une métaphore. Les murs de pierres étaient tous semblables les uns aux autres, identiques. Les pièces que nous traversâmes étaient toutes identiques, sans aucun signe particulier. Quelqu’un établi un plan, mais je n’en avais pas besoin. Je ressentais, je voyais, le chemin qui me mènerai là où je devais aller. L’endroit grouillait de créature du Mal, mais à nous cinq nous en vînmes rapidement à bout. Ils en arrivaient toujours plus que nous repoussions inlassablement. Combat après combat, notre synergie de groupe s’améliorait. Nous descendions, nous enfonçant dans les profondeurs de la terre. L’aura de Mort pesait un peu plus à chaque pas. Une des jeunes femmes se senti très mal, les autres la soutinrent pour poursuivre. Heureusement, nous étions presque arrivés.

Nous arrivâmes devant une ultime porte. Je savais que c’était la dernière qui m’intéressait. La présence de Mal était partout, prenante, angoissante et malsaine. Nous entendions la créature qui nous attendais. Elle grognait, grinçait des dents et tournait en rond, impatiemment. Un des hommes ouvrit alors la porte, révélant la créature la plus hideuse que je n’avais encore jamais vu. Une sorte d’énorme lézard, couverts d’écailles hérissées et effilées, muni de deux paires de cornes sur la tête et d’un lourd fléau piquant à l’extrémité de la queue. En nous voyant approché, il avait rugi si fort que le sol avait tremblé sous nos pieds. Mais j’étais confiant. La volonté Divine me guidait ici et je n’avais qu’à le détruire. Ce que nous fîmes. Non sans mal.

Une fois le mal détruit, l’aura de Mort se dissipa, je réalisai alors que j’avais conduit mes compagnons inconnus dans une voie sans issue. J’étais désormais incapable de retrouver notre chemin dans ce labyrinthe. Fort heureusement, celui qui s’était attelé à dresser un plan l’avait tenu consciencieusement. Nous retrouvâmes l’échelle et remontâmes à la surface. L’air humide et chargé des odeurs de la forêt parut m’épuiser. Je ressenti soudainement le besoin de me reposer, et je savais que les Dieux n’allaient pas m’envoyer de signes immédiatement. Mon don était épuisé, et il fallait un peu de temps avant de pouvoir m’en servir à nouveau. Alors je me souvins d’Opale. Ils m’avaient raconté qu’ils offraient une soupe aux voyageurs et nécessiteux dans leur demeure. Je ne savais où c’était, mais mes compagnons improvisés m’aidèrent à me renseigner et je pris la direction du Thanalan et ses quartiers résidentiels.

Je n’étais pas mécontent de retrouver le désert, laissant derrière moi cette forêt tellement étouffante. Je profitai du temps dont je disposais pour admirer les paysages. Ul’dah, la capitale du Thanalan était construite sur les ruines d’une ancienne cité. J’en aperçus quelques ruines qui m’attirèrent implacablement. Sans savoir pourquoi, elles me tirèrent un brin de colère et de peine. Je ne m’attardai pas et pris la direction des portes de la capitale. La cité était animée, surpeuplée à mon gout, et pas seulement de gens. Les odeurs, les bruits, les couleurs, tout m’agressait les sens. Je quittai à regret le sable du désert pour marcher sur un sol pavé et surpeuplé. La foule m’étouffait, les bruits me rendaient sourd, les odeurs me donnaient la nausée. Je ne souhaitais pas y rester plus que nécessaire, alors je demandai rapidement mon chemin. Opale avait une adresse officielle et renseignée auprès des autorités. On put m’indiquer le chemin pour rejoindre leur maisonnette. Je traversai la cité puis arrivai dans les quartiers résidentiels, heureusement plus calme, non moins surpeuplés, mais l’air y circulait.

Je trouvai la maison Opale, enfin leur local comme ils l’appelaient, en bordure de ravin. La vue était superbe et me fit oublier un instant le désordre de la Cité. Il y avait plusieurs personnes, et je reconnu ceux d’Opale parmi eux. Le Raen était facilement identifiable, même s’il était discret. Les deux autres me sourirent, surpris de me voir ici et nous discutâmes autour d’un bol de soupe. Ils me parlèrent de mon don, de ma réputation, m’interrogèrent sur mes origines à nouveaux, sur mes signes également. Mais surtout, ils me révélèrent les conséquences de l’utilisation de mon don que je traînais derrière moi. Des désastres. Effondrement de terrain, éboulement dans un tunnel, incendie dans une mine, orage hyper localisé et j’en passe. Bien sûr je n’étais pas au courant, je ne les crus pas sur le moment. Mais leurs arguments se valaient et je consentais à me faire examiner par les occultistes, ces mages spécialisés, à Ul’dah. »


Pakhemetnou soupira à ce souvenir particulier. Il serrait ses mains, pris par son récit et tous ce que cela impliquait. Il leva les yeux sur son compagnon, l’air grave.

— C’est là que tout à commencer à changer. Que tout à dérailler.

Départ

C’était l’heure.

Dans le sanctuaire d’Eavan, la Lumière était iridescente. La jeune femme y priait depuis des semaines pour comprendre le message que Nymeia lui envoyait. Elle avait fini par comprendre qu’elle devait se rendre ailleurs, dans un autre monde, pour y remplir une mission. Eavan avait bien essayé de retarder son départ, d’emmener son Raen ou d’en apprendre plus sur cette mission que la Déesse lui confiait. Mais rien n’y faisait. Elle n’obtenait aucune réponse. Le couple Atagi profitait de leurs derniers instants ensembles quand ils le pouvaient depuis, ne sachant quand elle partirait. Ni si elle reviendrait.

Alors que la Hyuroise priait encore, seule, au sanctuaire, la pièce bascula dans le silence. Le bruit de l’eau si apaisant se tut, les carillons de Lumière s’éteignirent. Levant la tête, elle vit un puit de Lumière douce et dorée l’envahir. C’était le moment. Prise d’un sentiment d’urgence et d’inquiétude, elle leva la main vers sa perle et l’activa.

— Kyuu ? Elle vient me chercher.

Le Prêtre répondit immédiatement, le ton proche du désespoir.

— J-J’arrive !

Elle acquiesça en abaissant la main, espérant qu’il arrive à temps pour lui dire au revoir. Elle regardait la lumière descendre lentement sur elle. Une silhouette plus éblouissante encore s’en détachait doucement. La jeune femme baissa la tête, révérencieuse.

Alors qu’une vague de panique allait déferler sur Eavan, la douce et chaleureuse aura de Nymeai l’envahit, la calmant instantanément, ne lui laissant que ses sentiments profonds exister. Eavan ne craignait plus son départ.

Kyuuji déboula alors dans le sanctuaire, essoufflé, et embrassa la vision qui s’offrit à lui en grande peine. Sa tendre épouse était immergée dans la lumière dorée, faisant face à la silhouette incertaine et éblouissante de Nymeia. Il s’approcha d’Eavan en l’appelant. Sa voix était bien plus faible qu’il ne le pensait, brisée dans un murmure.

— Eav…

La jeune femme se détourna de la vision divine pour sourire tendrement à son époux.

— Mon Cœur. Il est temps pour moi d’y aller. Je t’aime.

Le Raen sentit les larmes lui monter aux yeux et il les réprima difficilement. C’était trop tôt. Bien trop tôt. Mais il s’était juré de se montrer fort jusqu’au bout. Pour elle. Il força un sourire en s’approchant un peu plus et lui prit la main. L’éther de la jeune femme était déjà inconsistant, son corps était presque immatériel.

— Je t’aime aussi…

L’empathie débordante d’Eavan, bien que totalement sous l’influence de la déesse, lui révéla la détresse de Kyuuji. Elle serra doucement ses mains dans les siennes, rassurante, encourageante et réconfortante.

— Promet moi de vivre.

Ses paroles frappèrent le Prêtre tel un coup de fouet. Les promesses s’empilaient mais elles allaient toutes dans ce sens. Elles lui donnaient la force de se battre contre ses démons. Il vint l’entourer de ses bras tandis que la jeune femme perdait toujours plus en consistance, sous le regard indéchiffrable de la silhouette de lumière. Il lui murmura à l’oreille, la voix rauque et la gorge nouée.

— Je te le promets. Je te promets aussi d’attendre ton retour.

Eavan sourit tendrement, puis ses lèvres articulèrent quelques mots silencieux. Son corps n’était plus qu’un voile translucide et immatériel. Elle voulut lui dire d’autres paroles mais il ne les entendit jamais. Le Raen resserra ses bras sur le vide laissé par son épouse. L’éther de la jeune femme rejoignit doucement la lumière dorée avant que la Déesse ne l’accueille en elle. Le Prêtre tomba à genoux, levant les yeux humides sur la silhouette éblouissante qui reprenait déjà son ascension. Lentement elle disparut de sa vue, le puit de lumière faiblit puis se ferma à son tour. Pris d’un sursaut d’espoir, Kyuuji chercha le petit papillon d’éther d’Eavan. Il ne put que le voir tomber au sol, immobile, et se dissiper.

Le sanctuaire reprit son aspect normal. Le tintement des carillons reprit. Le clapotis de l’eau se fit de nouveau entendre.

Il était seul. Désormais seul.

L’ère du changement – L’écorce

Les racines du changement étaient profondément ancrées en lui, effleurant son âme. Les pétales colorés s’étendaient largement, puisant dans sa volonté. Le terrain fragile et sensible était fertile, propice aux changements incités.

Assi à même le sol, dans la chambre que Nukh lui avait gracieusement prêté, le Prêtre regardait son bras. L’écorce se répandait. Il y a quelques semaines, il ne portait que des traces à la place de quelques écailles, mais désormais, elle lui couvrait une surface qui ne pouvait plus passer inaperçu s’il découvrait son bras. Ce n’était toujours pas douloureux, dans l’ensemble. Mais la gêne devenait plus importante, l’écorce poussant près de l’articulation. Il n’allait plus pouvoir cacher cela bien longtemps à tout le monde. Certains étaient déjà au courant et n’en parlaient pas, Kyuuji leur en était reconnaissant, mais taire de tels secrets avait un poids qu’il ne souhaitait leur faire porter.

Il ne savait même pas comment il devait le considérer. D’un côté Ume trouvait que c’était un grave problème, de l’autre Zaurak estimait qu’il pouvait en tirer une grande force. Kyuuji, lui, espérait pouvoir vivre en tant que sylvestre. Enfin, il l’avait souhaité et désiré pendant un temps. Mais désormais, il ne cherchait plus à renier sa nature d’Homme. Cette touche de la Sylve était née de ce désir et de son amour, il ne pouvait la refuser non plus. Rester à la frontière des deux mondes lui convenait parfaitement. Tant qu’il restait à l’équilibre.

Le Raen se massa la peau à la jointure de l’écorce. C’était légèrement douloureux, comme une plaie en cicatrisation. Le changement de texture ne le dérangeait, il était Aora, l’écorce n’était pas si différente de l’écaille, mais il s’inquiétait que ça ne finisse par se voir. Il n’avait pas pu aborder ce sujet avec les autres, tant de choses s’étaient passées dans un si court lapse de temps. Eylion avait été secouru. Et la visite du manoir avait secouée tout le monde plus ou moins, Kyuuji avait été le plus affecté de tous, naturellement. Puis il y avait eu le départ de Gaelle qui l’avait laissé dans un état de grande détresse. Mais il avait été pris en charge par ses amis. Le Raen se promit de leur montrer sa reconnaissance.

Se détournant de l’écorce, le Prêtre se leva, laissant sa manche retomber et cacher sa transformation, puis il se dirigea vers le hall du QG de la Brigade Rouge. Le long couloir aux nombreuses portes qu’il traversa lui rappela toutes ces personnes qu’il avait rencontré ici. Quelques soient leur nature ou leur tempérament, ils étaient tous bienveillants à son égard. Même si Kyuuji ne les cernait pas tous encore. Il s’arrêta sur le seuil, observant le hall. Les membres de la Brigade Rouge avait tout fait pour qu’il y soit bien, comme un invité, n’ayant le droit de ne faire aucune corvée. Le Prêtre se demanda comment ils traitaient les leurs, non pas leurs invités, mais leurs résidents. Cette pensée le fit sourire, puis il traversa le hall en admirant une nouvelle fois ce magnifique carré de végétation qui trônait au milieux.

Dehors la température était fraiche, le ciel couvert, Lavandière. Cela ne le dérangeait pas, Kyuuji trouvait du charme à ce climat pluvieux. D’un coup d’œil circulaire, il repéra le petit Goobu, Floral, qui l’attendait patiemment dans l’herbe. Le sentant approcher Floral lui montra un sourire heureux. Le Raen s’assis contre un arbre où le Kamuy le rejoignit. Il monta sur ses genoux et s’y installa confortablement. Kyuuji entrepris de s’occuper du Goobu. Il fallait bien le nourrir et le nettoyer.

Il y avait aussi eu les Kamuy, justement. Nukh lui avait demandé son aide, en tant que Mage blanc, ou Prêtre, concernant les esprits et les Kamis. Le Chaman lui avait confié le premier Kamuy qu’il avait trouvé, un être Sylvestre, pour l’aider à s’apaiser suite à toutes ces épreuves. Le Raen l’aimait bien, mais aujourd’hui il avait Floral. De nouveau Nukh les avait conduits pour le dénicher. Mais Floral avait choisi le Prêtre pour s’y lié. Bien qu’il n’y connaisse rien en Kamuy, il savait encore prendre soin d’un esprit Sylvestre, surtout qu’il appréciait énormément son aura. Zaurak avait raison, ce n’était pas une malédiction, mais une bénédiction, il manquait juste de contrôle dessus.

Son esprit se tourna naturellement sur Zaurak, son inquiétude le prenant, il attrapa Floral et le serra dans ses bras, telle une peluche. Ce qui ne déplaisait pas au Goobu. Son ami avait été appelé au secoure par un message troublant et codé qui les avait menés dans le Coerthas, aux pieds de l’éclat de Dalamud des Coteaux Rocheux. Ils y avaient trouvé Morgause. Ce souvenir fit frissonner le Prêtre. Elle fusionnait avec le cristal alors qu’elle était en train de mourir, son âme prisonnière, ou retranchée, dans son corps. Ses instincts de survies les plus primitifs s’étaient éveillés pour l’enjoindre de fuir. Kyuuji ignorait posséder de tels instincts, mais il était resté pour veiller sur son ami. Zaurak avait ramené l’âme de Morgause dans son corps et l’avait libérée de l’éclat.

Cela aurait pu s’arrêter là, laissant simplement Kyuuji dans la crainte et la peur, mais Morgause et Zaurak étaient liés. Ce qu’elle leur révéla faisait encore frémir le Raen, tandis que Zaurak n’y voyait aucun mal, aucun problème. Le décalage se créa entre eux deux tel un fossé. Kyuuji avait eu peur sur le moment, mais il s’était rapidement inquiété pour son ami. De son côté, Zaurak ne savait pas comment gérer les émotions et les sentiments du Prêtre. Mais ils en avaient parlé. Ils s’étaient mutuellement rassurés.

Kyuuji devait être fort. Il ne pouvait plus rester dans cet état d’errance émotive et sensible. Il ne pouvait pas se permettre de stagner et laisser ses amis l’attendre. Il ne le désirait absolument pas. Il souhaitait les aider à avancer à leur rythme. Alors il devait accepter le départ de Gaelle et se reprendre en main.

Pourtant quelque chose le retient. Il vit un fragment de pierre dans son esprit. Celui que Volug lui avait donné. Cette pierre renfermait un immense pouvoir. Kyuuji s’en était servi d’une infime partie et pourtant il craignait déjà la puissance qu’il renfermait. Kaldriss avait été sauvé par Volug après cette tentative, heureusement. Mais il aurait pu le tuer alors que ce n’était pas du tout son objectif. Le Raen porta une main à son torse, sous son manteau, la chaîne était désormais ornée du fragment de pierre, à côté de son cristal. Deux objets de pouvoir dont il ne pouvait se séparer mais dont la puissance l’effrayait.

Les racines plongeaient toujours plus profondément en lui, servant à tenir le terrain sur lequel le changement construisait son nouvel être.

Fêtes des Etoiles

Kyuuji avait réuni tout le monde dans le QG de la Brigade rouge. Il avait revêtu son manteau noir du temple, plus onéreux, plus décoratif et plus précieux que son vieux manteau habituel. Il n’avait visiblement aucun cadeau dans les bras, ni aucun sous le sapin. Cela n’était pas totalement surprenant, la pauvreté du prêtre était bien connue de tous. Pourtant il souriait, de ce sourire de ceux qui sont heureux d’offrir quelque chose aux personnes auxquelles il tient.

Quand tout le monde fut arrivé, il les invita à le suivre dans le jardin, puis les guida à l’extérieur, dans un petit recoin de Lavandière. Un endroit calme, tranquille et à l’écart des regards. Il les invita à s’installer devant lui tandis qu’il s’improvisait un espace presque théâtral.

« Je n’ai pas les moyens de vous montrer ma gratitude et mon attachement comme vous le méritez tous. Je n’ai pas de talent particulier pour vous offrir quelque chose de durable… Par contre, il y a bien quelques choses que je peux faire pour vous. J’espère que ça vous ravira et que vous en garderez souvenir. »

Se disant, Kyuuji ferma les yeux et baissa la tête avant de s’asseoir sur ses talons, dans l’herbe de la Lavandière. Il posa ses mains à plat sur le sol et rapidement, ils purent sentir l’éther affluer vers le Prêtre. D’infime vibrations parcouraient la terre sous leurs pieds et convergeaient vers le Raen. Doucement il se releva, les yeux toujours fermés. De ses mains, partant du sol, des filaments d’éther, visibles, brillants, scintillants, d’un orange-brun chaleureux s’étendaient. Puis le Raen commença à danser dans des mouvements fluides et lents. L’éther de Terre poursuivait ses mains, comme s’il y était relié, formant des arabesques artistiques et brillantes.

Alors que le premier élément avait trouvé sa place dans la chorégraphie de fines gouttes cristallines et bleu d’eau vinrent s’y joindre. Tournant autour du Prêtre et répondant à sa volonté, l’Eau circulaient comme un cycle naturel. De brumes ascendantes aux gouttelettes descendantes. L’herbe se parsemaient de rosée, presque surnaturelle, reflétant et ondulants sous les pieds nus de Kyuuji qui continuait de danser avec cette lenteur infinie.

Puis, venant d’au-dessus, des volutes, tels des foulards translucides traversant le nuancier de vert, tournoyaient en spirale en rejoignant la danse. Le Vent porta les deux autres éléments pour nourrir le cycle, la danse accéléra encore légèrement, Kyuuji était visiblement plus à l’aise avec cet élément qu’avec les deux premier. Bien que le rythme paraissait toujours terriblement lent, l’effort de concentration commence déjà se voir, le front du Raen perlait de transpiration qui rejoignait à son tour la danse.

Suivant les mouvements du Prêtre, l’éther se mêlait, se liait, se concentrait. La Terre brillante formait un pilier, le tronc. Le Vent tournoyait en agitant les feuilles de l’arbre. L’Eau nourrissait et alimentait la Terre, ruisselant le long du tronc et inondant le sol. En y regardant de plus près il s’agissait seulement de l’éther, l’élément visible et éclatant de la nature.

Alors que l’Arbre d’éther était de plus en plus évident, la danse accélérait encore. La concentration du Raen était telle qu’il semblait en transe, ses paupières tremblaient, un fin sourire d’extase se dessina sur ses lèvres, ses mouvements révélant qu’il s’abandonnait presque totalement aux éléments et à l’Arbre. La Lumière, comme venue du Ciel, finit par éclairer l’Arbre de Vie et le danseur d’une douce aura blanche. Les quatre éléments qu’il savait manier étaient réunis dans une chorégraphie presque Sylvestre, tout en langueur et lenteur.

Alors que la danse semblait atteindre son paroxysme en même temps que la transe du Prêtre, tout l’éther se rassembla en lui. Puis explosa. Il répandit autour du Raen des sortes de lianes, ou de branches et des fougères, portées par le vent qui traversèrent les spectateurs sans le moindre mal, au contraire, elles leur rappelaient la force Vitale de la nature.

Après quelques instants, cette explosion douce s’épuisa, les dernières lianes disparurent. L’éther retomba, se dissipa et retourna à son état naturel. Au milieux de la scène improvisée, le Raen était épuisé. Il avait terminé sa danse dans un mouvement venant lui permettre de s’asseoir, les mains de nouveau posées à même le sol, assez similairement à sa position de départ. Il semblait particulièrement heureux du cadeau qu’il leur avait offert, malgré l’aspect éphémère et immatériel.