L’ère du changement – 6

La communion avec la nature avait pris le dessus.

Alors que Kyuuji s’efforçait de gérer sa colère montante, il avait encore médité en malaxant son éther et en communiant avec la nature. Au Relais de Shirogane, il n’y avait que peu de végétation, heureusement. Mais il était assis juste sous la jardinière murale. La seul de la pièce. Le Raen avait sombré. Il s’était perdu alors qu’il ne parvenait pas à garder son calme. La froide colère qui montait pernicieusement en lui le glaçait intérieurement. Son regard s’était transformé en glaçon, voilant son jugement. Sa voix avait perdue toute chaleur, ses mots avaient été bien trop cinglant envers les autres. Mais il ne s’en aperçu guère. Il n’y avait plus rien, plus personne, il ne restait que la méditation, cette jardinière au-dessus de lui, et la réunion qu’il écoutait tant bien que mal.

La colère aurait suinté par tous les pores de sa peau s’il n’avait pas médité. Mais la méditation était trop intense pour contrer sa rancœur et son dégout de l’Elézen. Il devait faire trop d’effort de volonté pour ne pas exploser. Focalisé sur les rares plantes au-dessus de lui, le Raen s’en était trop approcher spirituellement. Il avait souhaité trop fortement quitter ce monde d’Humains si répugnant pour quelques instants.

Depuis des semaines, le coin de plantes de Gaelle dans leur maison était luxuriant, bien trop luxuriant. Elle passait du temps à l’entretenir. Leur pousse n’était pas totalement naturelle et les Atagi le savaient. Mais ce soir-là, les manifestations de la communion de Kyuuji avec la nature prirent une ampleur supérieure. Son épouse fut naturellement la première à le remarquer.

Réalisant la gravité du changement, le Prêtre allait devoir faire attention à ne pas sombrer, à remettre un peu de distance, à communier avec moins de force. Et il allait devoir y parvenir malgré la colère qui le rongeait insidieusement.

Les pétales de l’ère du changement se chargeaient de sombres couleurs.

L’ère du changement – 7

Les racines du changement étaient profondément ancrées en lui, effleurant son âme. Les pétales colorés s’étendaient largement, puisant dans sa volonté. Le terrain fragile et sensible était fertile, propice aux changements incités.

Assi à même le sol, dans la chambre que Nukh lui avait gracieusement prêté, le Prêtre regardait son bras. L’écorce se répandait. Il y avait quelques semaines, il ne portait que des traces à la place de quelques écailles, mais désormais, elle lui couvrait une surface qui ne pouvait plus passer inaperçu s’il découvrait son bras. Ce n’était toujours pas douloureux, dans l’ensemble. Mais la gêne devenait plus importante, l’écorce poussait près de l’articulation. Il n’allait plus pouvoir cacher cela bien longtemps à tout le monde. Certains étaient déjà au courant et n’en parlaient pas, Kyuuji leur en était reconnaissant, mais taire de tels secrets avait un poids qu’il ne souhaitait leur faire porter.

Il ne savait même pas comment il devait le considérer. D’un côté Ume trouvait que c’était un grave problème, de l’autre Zaurak estimait qu’il pouvait en tirer une grande force. Kyuuji, lui, espérait pouvoir vivre en tant que sylvestre. Enfin, il l’avait souhaité et désiré pendant un temps. Mais désormais, il ne cherchait plus à renier sa nature d’Homme. Cette touche de la Sylve était née de ce désir et de son amour, il ne pouvait la refuser non plus. Rester à la frontière des deux mondes lui convenait parfaitement. Tant qu’il restait à l’équilibre.

Le Raen se massa la peau à la jointure de l’écorce. C’était légèrement douloureux, comme une plaie en cicatrisation. Le changement de texture ne le dérangeait, il était Aora, l’écorce n’était pas si différente de l’écaille, mais il s’inquiétait que ça ne finisse par se voir. Il n’avait pas pu aborder ce sujet avec les autres, tant de choses s’étaient passées dans un si court laps de temps. Eylion avait été secouru. Et la visite du manoir avait secoué tout le monde plus ou moins, Kyuuji avait été le plus affecté de tous, naturellement. Puis il y avait eu le départ de Gaelle qui l’avait laissé dans un état de grande détresse. Mais il avait été pris en charge par ses amis. Le Raen se promit de leur montrer sa reconnaissance.

Se détournant de l’écorce, le Prêtre se leva, laissant sa manche retomber et cacher sa transformation, puis il se dirigea vers le hall du QG de la Brigade Rouge. Le long couloir aux nombreuses portes qu’il traversa lui rappela toutes ces personnes qu’il avait rencontré ici. Quelques soient leur nature ou leur tempérament, ils étaient tous bienveillants à son égard. Même si Kyuuji ne les cernait pas tous encore. Il s’arrêta sur le seuil, observant le hall. Les membres de la Brigade Rouge avait tout fait pour qu’il y soit bien, comme un invité, n’ayant le droit de ne faire aucune corvée. Le Prêtre se demanda comment ils traitaient les leurs, non pas leurs invités, mais leurs résidents. Cette pensée le fit sourire, puis il traversa le hall en admirant une nouvelle fois ce magnifique carré de végétation qui trônait au milieux.

Dehors la température était fraiche, le ciel couvert, Lavandière. Cela ne le dérangeait pas, Kyuuji trouvait du charme à ce climat pluvieux. D’un coup d’œil circulaire, il repéra le petit Goobbue, Floral, qui l’attendait patiemment dans l’herbe. Le sentant approcher Floral lui montra un sourire heureux. Le Raen s’assit contre un arbre où le Kamuy le rejoignit. Il monta sur ses genoux et s’y installa confortablement. Kyuuji entreprit de s’occuper du Goobbue. Il fallait bien le nourrir et le nettoyer.

Il y avait aussi eu les Kamuy, justement. Nukh lui avait demandé son aide, en tant que Mage blanc, ou Prêtre, concernant les esprits et les Kamis. Le Chaman lui avait confié le premier Kamuy qu’il avait trouvé, un être Sylvestre, pour l’aider à s’apaiser suite à toutes ces épreuves. Le Raen l’aimait bien, mais aujourd’hui il avait Floral. De nouveau Nukh les avait conduits pour le dénicher. Mais Floral avait choisi le Prêtre pour s’y lié. Bien qu’il n’y connaisse rien en Kamuy, il savait encore prendre soin d’un esprit Sylvestre, surtout qu’il appréciait énormément son aura. Zaurak avait raison, ce n’était pas une malédiction, mais une bénédiction, il manquait juste de contrôle dessus.

Son esprit se tourna naturellement sur Zaurak. Son inquiétude le prenant, il attrapa Floral et le serra dans ses bras, telle une peluche. Ce qui ne déplaisait pas au Goobbue. Son ami avait été appelé au secoure par un message troublant et codé qui les avait menés dans le Coerthas, aux pieds de l’éclat de Dalamud des Coteaux Rocheux. Ils y avaient trouvé Morgause. Ce souvenir fit frissonner le Prêtre. Elle fusionnait avec le cristal alors qu’elle était en train de mourir, son âme prisonnière, ou retranchée, dans son corps. Ses instincts de survies les plus primitifs s’étaient éveillés pour l’enjoindre de fuir. Kyuuji ignorait posséder de tels instincts, mais il était resté pour veiller sur son ami. Zaurak avait ramené l’âme de Morgause dans son corps et l’avait libéré de l’éclat.

Cela aurait pu s’arrêter là, laissant simplement Kyuuji dans la crainte et la peur, mais Morgause et Zaurak étaient liés. Ce qu’elle leur révéla faisait encore frémir le Raen, tandis que Zaurak n’y voyait aucun mal, aucun problème. Le décalage se créa entre eux deux tel un fossé. Kyuuji avait eu peur sur le moment, mais il s’était rapidement inquiété pour son ami. De son côté, Zaurak ne savait pas comment gérer les émotions et les sentiments du Prêtre. Mais ils en avaient parlé. Ils s’étaient mutuellement rassuré.

Kyuuji devait être fort. Il ne pouvait plus rester dans cet état d’errance émotive et sensible. Il ne pouvait pas se permettre de stagner et laisser ses amis l’attendre. Il ne le désirait absolument pas. Il souhaitait les aider à avancer à leur rythme. Alors il devait accepter le départ de Gaelle et se reprendre en main.

Pourtant quelque chose le retint. Il vit un fragment de pierre dans son esprit. Celui que Volug lui avait donné. Cette pierre renfermait un immense pouvoir. Kyuuji s’en était servi d’une infime partie et pourtant il craignait déjà la puissance qu’il renfermait. Kaldriss avait été sauvé par Volug après cette tentative, heureusement. Mais il aurait pu le tué alors que ce n’était pas du tout son objectif. Le Raen porta une main à son torse, sous son manteau, la chaîne était désormais ornée du fragment de pierre, aux côtés de son cristal. Deux objets de pouvoirs dont il ne pouvait se séparer mais dont la puissance l’effrayait.

Les racines plongeaient toujours plus profondément en lui, servant à tenir le terrain sur lequel le changement construisait son nouvel être.

L’ère du changement – 8

Les ramifications du changement s’étendaient, découvrant toutes les possibilités.

Il était encore trop pouvoir deviner ce que le Raen allait devenir. Un pied dans le monde Sylvestre, un pied dans le mon Humaine, son cœur balançait dangereusement. Maintenir l’équilibre était bien plus délicat qu’il ne le pensait. A chaque inattention, à chaque peine dont il ne supportait plus la douleur, Kyuuji fuyait mentalement dans la Sylve. La Sylve était un monde particulier, à part, tel un ensemble dont chaque membre avait une place naturelle et son rôle à jouer. Chaque élément œuvrait à la fois librement et en parfaite harmonie avec l’ensemble, dirigé comme suivant un chef d’orchestre, dans un objectif commun, dans une démarche commune. La Sylve représentait tout ce que le Prêtre recherchait, tout ce qu’il désirait. Elle était sa tentation, sa fuite et son refuge. Mais il était Homme. Il aimait aussi l’Humanité, il avait tant d’espoirs et de souhaits pour les Hommes. C’était son identité, son passé et son avenir. Malgré les nombreuses déceptions qu’ils lui inspiraient et les plus nombreuses peines encore, Kyuuji aimait les Hommes comme un parent, comme un frère, comme un élément du tout.

Depuis le début de sa transformation, Kyuuji percevait de mieux en mieux la Sylve et ses esprits. Ses pairs et enseignants se focalisaient désormais sur cet aspect. En percevant les Esprits, le Prêtre pourrait bien mieux la protéger et la servir.

Comme telle est sa tâche.

Kyuuji apprenait toujours plus sur son rôle auprès de ses pairs mais aussi de la Sylve elle-même. Le maître de la guilde avait fini par superviser lui-même l’entrainement et la formation du Prêtre. Homme mais en partie être de la Sylve, la situation du Raen était en quelques points similaire. Qu’il reste dans le monde des Hommes, qu’il passe dans le monde de la Sylve ou qu’il reste entre les deux, cela ne dépendait pas du Maître, mais il pouvait préparer et accompagner le Raen vers ce qu’il devenait. Quoi qu’il devienne.