L’ère du changement – Les piliers du sceau

L’individu, le peuple, l’univers.

Sa colère envers le Monde ne faisait qu’empirer, créant une distance, une rupture entre le Monde et Kyuuji. Il était en colère contre tout. Sauf lui-même. Il en était incapable, il en était privé. Cette forme de colère était absorbée par le sceau que son père lui avait posé. Cette privation était peut-être ce qui l’empêchait d’avancer, d’évoluer et d’accepter son ressentiment général à cause du déphasage qu’il créait. Plus le Raen y pensait, plus il le croyait. Il n’était pas en adéquation avec le Monde, il se sentait en dehors, et pourtant concerné. Comme entrainé dans un cercle vicieux, l’écart se creusait et le ressentiment empirait.

Pourtant, lever le sceau n’était pas une opération anodine. Il le portait depuis trop longtemps, son contenu était trop important et bien trop dangereux. Cette colère, grouillante, vibrante, était implacable et viscérale. Malsaine et terrifiante. Quant au souvenir qui avait permis l’emprisonnement de cette haine de lui-même, Kyuuji en ignorait tout. Toute sa famille se refusait de lui en parler ou même d’évoquer le sujet. Les paroles que tenait Venceslas, son ami de toujours, à ce propos l’alarmaient également. Il lui avait promis de le tuer de ses propres mains plutôt que de revoir le Raen dans l’état dans lequel il était avant la pose du sceau. Jamais Venceslas ne ferait une telle promesse sans raison. L’autodestruction devait avoir atteint une ampleur désastreuse. Il y avait trop d’enjeux pour tenter de lever le sceau. Et personne ne le laisserait faire, de toute façon.

Pas en l’état, du moins.

Zaurak avait émis une hypothèse intéressante alors qu’il ne connaissait pas grand-chose de ce sceau. Après quelques explications et description du mécanisme, le Hyurois pu développer son raisonnement et le présenter. Ouvrir suffisamment les canaux du sceau afin d’affaiblir l’énergie qu’il contenait en la diffusant comme le Prêtre le faisait quand il remboursait sa dette d’éther. L’idée lui plaisait. Kyuuji pourrait ainsi, avant de décider de lever ou pas le sceau, subir, vivre et expérimenter d’infimes brides de sa colère à son égard. Si cela était réellement une des raisons de son ressentiment croissant, il devrait sentir une évolution. Sinon, il pourrait toujours affaiblir le contenu du sceau, ce ne serait jamais perdu. Conserver autant d’énergie négative et néfaste en lui n’était pas sain, scellée ou pas.

Le précédé exposé par Zaurak protégeait également Kyuuji de lui-même. Il ne pourrait pas extraire plus d’énergie qu’il n’était capable de maîtriser parfaitement. Au moindre débordement, le lien serait rompu et l’afflux coupé. Le principe était parfait. Mais pour cela, le prêtre allait devoir être en harmonie la plus pure avec les valeurs intrinsèques du sceau. Dans son état actuel, ce ne serait pas aisé. Il allait devoir travailler et méditer afin de remplir cette condition initiale du processus. Et ce, sur trois niveaux de compréhension.

L’individu. Le peuple. L’univers.

L’ère du changement – La nature humaine

La flamme de sa foi en l’humanité vacillait.

Le rituel de purification du sanctuaire du Loups Noir était prévu pour le lendemain, et le Prêtre venait tout juste d’apprendre la danse rituelle qu’il devrait exécuter. Il avait été sur le point de jeter l’éponge, se trouvant, encore une fois inutile et gênant. Mais il avait fini par apprendre les pas. La purification passait par les danseurs avant de s’étendre à l’extérieur. Il devait donc avoir l’esprit clair et serein pour effectuer le rituel. Il pensait que cela allait être le plus compliquer à faire et prévoyait d’y passer la soirée.

Mais elle lui réservait d’autres surprises. Un avant-gout de la nature démoniaque.

A nouveau invité au QG de la Brigade par Solid, Kyuuji avait oublié ses doutes et ses craintes, détournées au profit d’un problème bien plus épineux. Un problème concernant Autrui, qui plus est. Le Raen faisait naturellement passer les autres avant lui, mettant ainsi de côté tout le reste pour être disponible et à l’écoute. Le Prêtre écouta, alors, l’histoire d’un homme qu’il ne connaissait pas, habité par un démon, qui avait besoin de conseils. Comme à son habitude, les détails et la complexité le perdirent en incompréhension. Alors il s’intéressa au cœur de l’homme et à sa mentalité. C’était un terrain qu’il pensait connaitre. Les graines du changement s’y engouffrèrent afin de semer leurs dissonances. La nature humaine n’était jamais ni toute blanche ni toute noire. Le Prêtre en était terriblement conscient. Mais il croyait encore que l’Homme pouvait progresser. S’améliorer. Et plus encore. Il croyait que c’était le but de tout un chacun. Il se trompait. Les changements faisaient peur. L’immuable était rassurant. C’était normale, finalement. Ce n’était pas un mal. Il ne devait pas l’oublier.

La nature humaine n’était pas faite que de blanc ou de noir non plus, mais d’une multitude de couleurs et de nuances. Kyuuji était en train de réaliser l’ampleur du spectre coloré. Et la nature démoniaque n’était peut-être pas si différente, en réalité.

Discuter avec le démon qui habitait cet homme, ainsi qu’avec Light et Solid, se révéla très instructif. Mais également particulièrement troublant de questionnements. Il n’y avait de différences entre un démon apprenant l’humanité et un homme apprenant le mode de vie démoniaque que le point de vue de référence. Le pardon et l’acceptation devaient être mutuels et réciproques pour une cohabitation sereine. Pour l’homme, comme pour le démon qui l’habitait, cela ne serait pas facile. Les mentalités étaient trop différentes encore. Et les valeurs de l’un et de l’autre trop profondément ancrées. Kyuuji espérait sincèrement que leur entente finirait par s’apaiser et qu’ils trouveraient un terrain commun pour s’entendre.

Le Raen découvrait également un accueil chaleureux et attentif, de la part de son hôte. Les Démons pouvaient être plus Humains que les Hommes.

Et les Hommes savaient si bien se montrer plus démoniaques que les Démons.


Le rituel de purification du sanctuaire du Loup Noir s’était bien déroulé. Mais, après cela, Kyuuji avait perdu patience face aux rebondissement tordus et décousus de l’affaire en cours. Espérant ne pas avoir fait trop de dégâts dans ses amitiés, il assista à une scène du privé de certaines personnes qu’il pensait connaître. Réalisant les fossés qui existaient et leur ampleur, le doute s’établit insidieusement et régnait désormais en lui. Avec une pensée fugace pour son épouse, il crut qu’elle était la seule personne sincère dans son entourage. D’autres amis l’étaient peut-être sincèrement. Peut-être tous, à leur façon. La vérité était parfaitement subjective dans les relations humaines. Il était peut-être possible d’être amis en le manifestant de diverses manières, selon la personne concernée. Même les comportements entre amis pouvaient être influencés. Ce n’était peut-être pas un mensonge. Seulement de la retenue. Peut-être. Ou quelque chose d’autre.

Le Raen avait finalement tant de choses à apprendre sur la nature humaine. Il était loin d’imaginer qu’il pouvait y avoir des degrés dans l’amitié. Quant à savoir comment les gérer et se comporter en conséquence, il en était encore plus loin.

Kyuuji ressentait le besoin de mettre de la distance avec certains. Émotionnellement et sentimentalement. Le tutoiement était une des rares marques de proximité qu’il exprimait, mais c’était peut-être trop rude de repasser au vouvoiement. Et ils ne voulaient pas qu’ils se sentent rejetés. Pourtant il se refusait à classer ses amis, à leur attribuer un niveau, un rang. Pour lui, ils étaient amis, ou pas. Amis ou connaissances. C’était simple, et ça lui allait très bien. Les choses simples lui étaient tellement agréables. Peut-être que distinguer le privé du public suffirait. S’il parvenait à en trouver la frontière.

Le terrain mouvant du changement ébranlait les fondements de sa personnalité.

L’ère du changement – L’Arbre de Vie

Un Arbre de la vie s’était élevé contre le désastre du doute.

Inquiet à son sujet, Zaurak était passé rendre visite à Kyuuji. Cette marque de considération et les mots qu’il avait choisi le touchèrent plus que le trouble qui l’habitait. Le Raen lui avait parlé de la déception qu’il ressentait face à l’Humanité et le Monde. La peine et la tristesse d’évoluer dans un monde sans espoir ni idéal. Il lui parla de cette prison de verre qui l’étouffait. Zaurak était un homme plein de ressources. Il compara le prêtre à une flamme dans une lanterne. Sa lumière pouvait rayonner au-delà des parois qui l’entouraient. Il ne devait pas essayer de briser les prisons du rejet des Hommes. C’était dans la nature humaine que de tenir éloigner ceux qui leurs faisaient peur, ou qui les dérangeaient, ceux qu’ils jugeaient faibles ou insignifiants. Kyuuji avait terriblement du mal à comprendre cette mentalité égoïste et individualiste, mais il devait bien reconnaitre que c’était vrai. Même entre amis.

Devant sa peine et sa tristesse, le chirurgien lui redonna un peu d’espoir. Il ne pouvait pas aider tout le monde, il devait se concentrer sur ceux qui acceptaient sa lumière et souhaitaient progresser à ses côtés. La grandeur de sa foi était telle que le prêtre avait déjà réussi à toucher nombre de personnes, dont Zaurak qui avait appris la compassion à ses côtés.

La sincérité de l’homme vibra en Kyuuji. Il croyait ne plus voir que le mal en tout un chacun, contrairement à auparavant, il entrevoyait pourtant la bonté de son ami. Les sentiments et les pensées négatives étaient plus rapide et plus difficiles à arrêter que les positives. Encouragé à faire l’effort de trouver dans chaque comportement, dans chaque être humain, même dans les blessures qu’ils lui avaient causées, quelque chose qui trahissait une bienveillance. Le Raen s’y efforça et la peine remplaça la déception.

Désireux de l’aider encore plus, le chirurgien lui demanda à aller dans son jardin et de lui indiquer l’endroit qu’il préférait. Il s’agissait d’un banc sous le cerisier, entre le bassin, le mur de la maison et la clôture. Zaurak lui rappela ce que ce jardin éveillait en lui. Kyuuji avait oublié la beauté, la tranquillité et l’équilibre qui y régnaient. L’homme lui proposa alors un exercice de méditation active et particulier, profitant de la présence de tous les éléments à proximité.

L’Eau, la Terre, le Vent. Guidé par la voix, la poésie et l’image de Zaurak, Kyuuji devenait un Arbre de Vie. L’Arbre de Vie dont les racines se nourrissent de l’Eau et de la Terre. Dont le tronc est solide et stable. Dont les branches portent les fruits de la connaissance et de la sagesse. Dont le Vent étend les feuilles sous lesquelles les Hommes s’abritent. L’espace de cet instant de parfaite communion, de parfaite harmonie, loin de lui, le prêtre s’était senti Arbre de Vie.

Il aurait pu le devenir. La sérénité l’habitait pour la première fois depuis de longues lunes. L’Eau avait coulé telle le sang dans ses veines, emportant ses pensées néfastes. La Terre était son ancrage, dans laquelle il était profondément enraciné. Le Vent était l’énergie volatile de son âme, la force de sa foi. Le cœur allégé et gonflé d’Espoir, les plaies pansées et oubliées, les dissonances des graines du changement se turent, laissant les harmoniques mélodieuses résonner en lui. Il avait retrouvé le chemin. Le désastre avait été évité.

Les pousses du changement, dans une terre riches et fertile, déployaient leurs racines et leurs feuilles en quêtes de vie et de lumière.

Soufflante

— Cesse tout de suite de me vouvoyer !

Le Raen affichait une expression sereine face à Venceslas. Il était un frère pour Kyuuji, ils avaient grandi ensembles, avaient tous deux été élevé par ses parents. Ils avaient partagé de nombreuses épreuves et les avaient surmontés ensembles. Pourtant ce matin-là, alors que Kyuuji était venu le trouver dans son bureau pour avoir quelques conseils, il l’avait vouvoyé pour la première fois de sa vie, ne manquant pas de faire bondir Venceslas. Et son air distant ne faisait rien pour calmer la colère grandissante du Hyur.

— Que tu veuilles plus tutoyer tes potes à cause d’un ridicule principe d’égalité, je peux presque le concevoir, même si ça reste totalement stupide…. Mais Moi ?! Ta famille ?

Derrière son air neutre et calme, Kyuuji savait que cela n’allait pas, qu’il se trompait quelque part. Mais il ne savait pas où, ni que faire. C’était la raison de sa venue, mais la situation lui avait glissé des mains.

— Oui, j’ai toujours vouvoyer Père… Et Isshiki désormais.

Venceslas serra les poings, il se contenait difficilement.

— C’est pas possible d’être aussi con…

Le Raen baissa les yeux, ne supportant plus de voir son frère si peiné. Parce qu’il voyait, à travers la colère de Venceslas la blessure qu’il était en train de lui infliger. La même que celle de ses amis la veille.

— Je suis désolé. Je ne comprends rien.

— Y’a rien à comprendre imbécile !

Pour Kyuuji tout était à comprendre. Il avait besoin de comprendre les relations, les motivations, les raisons, tout, il avait besoin de comprendre pour savoir quoi faire, dire ou comment se comporter. Mais depuis quelques temps, il ne parvenait plus à saisir le sens des choses, il était perdu malgré sa sérénité retrouvé. Amis, Hommes, Familles, Démons. C’était d’une complexité qui le dépassait largement.

— Pourtant… quoi que je fasse, je ne fais que blesser ceux qui m’entourent.

Venceslas était hors de lui.

— Bien sûr que tu blesses tout le monde ! Tu nous rejettes !

— Non… Quand je me laisse aller, à cause de la proximité, je les blesse. Mais quand je remets de la distance, afin de ne plus me montrer si familier, je les blesse aussi… Je pensais qu’en traitant tout le monde sur un pieds d’égalité, ça arrangerait les choses.

— Ça marche pas comme ça ! Tu vas vouvoyer Gaelle aussi ?

Pris de court, le Raen écarquilla un peu les yeux à cette idée, pourtant il avait raison. Il baissa le regard sur ses mains, réfléchissant à la question. Elle était peut-être la seule à le connaitre autant que Venceslas. Mais il l’avait vouvoyé, il devrait donc la vouvoyer, elle aussi. Le cours de ses pensées fut heureusement interrompu par Venceslas.

— C’est quoi ton problème, bons dieux ?!

— Je veux m’effacer.

Ces quelques mots, soufflé dans un murmure, avaient échappé à Kyuuji. Avant qu’il n’eut le temps de réaliser les avoir prononcés, ou d’en comprendre le sens, la colère de Venceslas explosa. Il frappa la table du plat des mains, faisant trembler les verres. Il bondit sur ses pieds en renversant sa chaise et se pencha par-dessus la table. D’une main, il attrapa le col du Raen pour le forcer à le regarder.

— Ne recommence pas tes conneries, Kyuuji…

Chaque mot était articulé lentement, menaçant. Le Prêtre réalisa que ses mots pouvaient être très mal interprétés, surtout avec ses antécédents. Il secoua la tête calmement.

— Non, non, rassure-toi, je ne parle pas de ça. Je souhaite seulement être un prêtre. Ainsi, je ne risque plus de me laisser aller à la familiarité, je ne ferai plus de maladresse à cause de la proximité.

Les mots lui étaient enfin venu. Depuis le temps qu’il cherchait à comprendre ce qui n’allait pas, il avait enfin réussi à l’exprimer. Il pouvait enfin en saisir le sens. Les deux frères se regardèrent dans les yeux un instant. Venceslas relâcha le col du Raen et se redressa, cherchant sa chaise à l’aveuglette un instant avant de se décider à rester debout, les bras ballants.

— De quoi tu parles ? Un Prêtre ?

— Seulement le Prêtre que je suis. C’est tout ce qu’on attend de moi.

L’incompréhension prenait lentement la place de la colère sur le visage du Hyurois. Il prit le temps de redresser sa chaise et s’y assit avant de plonger son regard dans celui de Kyuuji.

— Tu racontes n’importe quoi, tu sais… C’est ce qui fait la différence entre un ami et une connaissance. Un ami va chercher l’homme derrière le prêtre, là où les autres s’arrêteront à la façade.

Cela expliquait la tension de la veille. Kyuuji était resté le prêtre entre amis. Mais que pouvait-il être d’autre. Il ne savait pas ce qu’ils attendaient. Il ne savait pas quelle place il avait auprès d’eux. Il les avait vu, tels qu’ils étaient réellement avec leurs amis. Ils ne pouvaient pas réellement s’attendre à ce que l’amitié ne se donne que d’un côté. Malgré la sérénité qui l’habitait, éloignant une bonne part du doute qui le rongeait, le Raen remettait en question la solution qu’il voulait adopter. N’être plus que le prêtre semblait pourtant résoudre toutes les situations.

— Non. Il doit y avoir autre chose…

— Mais de quoi tu parles à la fin ?

— Comment savons-nous qui est notre ami ou qui ne l’est pas ?

Venceslas soupira, se passant une main sur le visage, décomposé. Puis il se massa l’arrête nasale l’air dépité.

— C’est pas possible ma parole… Tu peux pas le savoir. Tu le ressens, c’est tout. Sert toi de ton cœur… Sérieusement…

Départ

C’était l’heure.

Dans le sanctuaire d’Eavan, la Lumière était iridescente. La jeune femme y priait depuis des semaines pour comprendre le message que Nymeia lui envoyait. Elle avait fini par comprendre qu’elle devait se rendre ailleurs, dans un autre monde, pour y remplir une mission. Eavan avait bien essayé de retarder son départ, d’emmener son Raen ou d’en apprendre plus sur cette mission que la Déesse lui confiait. Mais rien n’y faisait. Elle n’obtenait aucune réponse. Le couple Atagi profitait de leurs derniers instants ensembles quand ils le pouvaient depuis, ne sachant quand elle partirait. Ni si elle reviendrait.

Alors que la Hyuroise priait encore, seule, au sanctuaire, la pièce bascula dans le silence. Le bruit de l’eau si apaisant se tut, les carillons de Lumière s’éteignirent. Levant la tête, elle vit un puit de Lumière douce et dorée l’envahir. C’était le moment. Prise d’un sentiment d’urgence et d’inquiétude, elle leva la main vers sa perle et l’activa.

— Kyuu ? Elle vient me chercher.

Le Prêtre répondit immédiatement, le ton proche du désespoir.

— J-J’arrive !

Elle acquiesça en abaissant la main, espérant qu’il arrive à temps pour lui dire au revoir. Elle regardait la lumière descendre lentement sur elle. Une silhouette plus éblouissante encore s’en détachait doucement. La jeune femme baissa la tête, révérencieuse.

Alors qu’une vague de panique allait déferler sur Eavan, la douce et chaleureuse aura de Nymeai l’envahit, la calmant instantanément, ne lui laissant que ses sentiments profonds exister. Eavan ne craignait plus son départ.

Kyuuji déboula alors dans le sanctuaire, essoufflé, et embrassa la vision qui s’offrit à lui en grande peine. Sa tendre épouse était immergée dans la lumière dorée, faisant face à la silhouette incertaine et éblouissante de Nymeia. Il s’approcha d’Eavan en l’appelant. Sa voix était bien plus faible qu’il ne le pensait, brisée dans un murmure.

— Eav…

La jeune femme se détourna de la vision divine pour sourire tendrement à son époux.

— Mon Cœur. Il est temps pour moi d’y aller. Je t’aime.

Le Raen sentit les larmes lui monter aux yeux et il les réprima difficilement. C’était trop tôt. Bien trop tôt. Mais il s’était juré de se montrer fort jusqu’au bout. Pour elle. Il força un sourire en s’approchant un peu plus et lui prit la main. L’éther de la jeune femme était déjà inconsistant, son corps était presque immatériel.

— Je t’aime aussi…

L’empathie débordante d’Eavan, bien que totalement sous l’influence de la déesse, lui révéla la détresse de Kyuuji. Elle serra doucement ses mains dans les siennes, rassurante, encourageante et réconfortante.

— Promet moi de vivre.

Ses paroles frappèrent le Prêtre tel un coup de fouet. Les promesses s’empilaient mais elles allaient toutes dans ce sens. Elles lui donnaient la force de se battre contre ses démons. Il vint l’entourer de ses bras tandis que la jeune femme perdait toujours plus en consistance, sous le regard indéchiffrable de la silhouette de lumière. Il lui murmura à l’oreille, la voix rauque et la gorge nouée.

— Je te le promets. Je te promets aussi d’attendre ton retour.

Eavan sourit tendrement, puis ses lèvres articulèrent quelques mots silencieux. Son corps n’était plus qu’un voile translucide et immatériel. Elle voulut lui dire d’autres paroles mais il ne les entendit jamais. Le Raen resserra ses bras sur le vide laissé par son épouse. L’éther de la jeune femme rejoignit doucement la lumière dorée avant que la Déesse ne l’accueille en elle. Le Prêtre tomba à genoux, levant les yeux humides sur la silhouette éblouissante qui reprenait déjà son ascension. Lentement elle disparut de sa vue, le puit de lumière faiblit puis se ferma à son tour. Pris d’un sursaut d’espoir, Kyuuji chercha le petit papillon d’éther d’Eavan. Il ne put que le voir tomber au sol, immobile, et se dissiper.

Le sanctuaire reprit son aspect normal. Le tintement des carillons reprit. Le clapotis de l’eau se fit de nouveau entendre.

Il était seul. Désormais seul.

L’ère du changement – L’écorce

Les racines du changement étaient profondément ancrées en lui, effleurant son âme. Les pétales colorés s’étendaient largement, puisant dans sa volonté. Le terrain fragile et sensible était fertile, propice aux changements incités.

Assi à même le sol, dans la chambre que Nukh lui avait gracieusement prêté, le Prêtre regardait son bras. L’écorce se répandait. Il y a quelques semaines, il ne portait que des traces à la place de quelques écailles, mais désormais, elle lui couvrait une surface qui ne pouvait plus passer inaperçu s’il découvrait son bras. Ce n’était toujours pas douloureux, dans l’ensemble. Mais la gêne devenait plus importante, l’écorce poussant près de l’articulation. Il n’allait plus pouvoir cacher cela bien longtemps à tout le monde. Certains étaient déjà au courant et n’en parlaient pas, Kyuuji leur en était reconnaissant, mais taire de tels secrets avait un poids qu’il ne souhaitait leur faire porter.

Il ne savait même pas comment il devait le considérer. D’un côté Ume trouvait que c’était un grave problème, de l’autre Zaurak estimait qu’il pouvait en tirer une grande force. Kyuuji, lui, espérait pouvoir vivre en tant que sylvestre. Enfin, il l’avait souhaité et désiré pendant un temps. Mais désormais, il ne cherchait plus à renier sa nature d’Homme. Cette touche de la Sylve était née de ce désir et de son amour, il ne pouvait la refuser non plus. Rester à la frontière des deux mondes lui convenait parfaitement. Tant qu’il restait à l’équilibre.

Le Raen se massa la peau à la jointure de l’écorce. C’était légèrement douloureux, comme une plaie en cicatrisation. Le changement de texture ne le dérangeait, il était Aora, l’écorce n’était pas si différente de l’écaille, mais il s’inquiétait que ça ne finisse par se voir. Il n’avait pas pu aborder ce sujet avec les autres, tant de choses s’étaient passées dans un si court lapse de temps. Eylion avait été secouru. Et la visite du manoir avait secouée tout le monde plus ou moins, Kyuuji avait été le plus affecté de tous, naturellement. Puis il y avait eu le départ de Gaelle qui l’avait laissé dans un état de grande détresse. Mais il avait été pris en charge par ses amis. Le Raen se promit de leur montrer sa reconnaissance.

Se détournant de l’écorce, le Prêtre se leva, laissant sa manche retomber et cacher sa transformation, puis il se dirigea vers le hall du QG de la Brigade Rouge. Le long couloir aux nombreuses portes qu’il traversa lui rappela toutes ces personnes qu’il avait rencontré ici. Quelques soient leur nature ou leur tempérament, ils étaient tous bienveillants à son égard. Même si Kyuuji ne les cernait pas tous encore. Il s’arrêta sur le seuil, observant le hall. Les membres de la Brigade Rouge avait tout fait pour qu’il y soit bien, comme un invité, n’ayant le droit de ne faire aucune corvée. Le Prêtre se demanda comment ils traitaient les leurs, non pas leurs invités, mais leurs résidents. Cette pensée le fit sourire, puis il traversa le hall en admirant une nouvelle fois ce magnifique carré de végétation qui trônait au milieux.

Dehors la température était fraiche, le ciel couvert, Lavandière. Cela ne le dérangeait pas, Kyuuji trouvait du charme à ce climat pluvieux. D’un coup d’œil circulaire, il repéra le petit Goobu, Floral, qui l’attendait patiemment dans l’herbe. Le sentant approcher Floral lui montra un sourire heureux. Le Raen s’assis contre un arbre où le Kamuy le rejoignit. Il monta sur ses genoux et s’y installa confortablement. Kyuuji entrepris de s’occuper du Goobu. Il fallait bien le nourrir et le nettoyer.

Il y avait aussi eu les Kamuy, justement. Nukh lui avait demandé son aide, en tant que Mage blanc, ou Prêtre, concernant les esprits et les Kamis. Le Chaman lui avait confié le premier Kamuy qu’il avait trouvé, un être Sylvestre, pour l’aider à s’apaiser suite à toutes ces épreuves. Le Raen l’aimait bien, mais aujourd’hui il avait Floral. De nouveau Nukh les avait conduits pour le dénicher. Mais Floral avait choisi le Prêtre pour s’y lié. Bien qu’il n’y connaisse rien en Kamuy, il savait encore prendre soin d’un esprit Sylvestre, surtout qu’il appréciait énormément son aura. Zaurak avait raison, ce n’était pas une malédiction, mais une bénédiction, il manquait juste de contrôle dessus.

Son esprit se tourna naturellement sur Zaurak, son inquiétude le prenant, il attrapa Floral et le serra dans ses bras, telle une peluche. Ce qui ne déplaisait pas au Goobu. Son ami avait été appelé au secoure par un message troublant et codé qui les avait menés dans le Coerthas, aux pieds de l’éclat de Dalamud des Coteaux Rocheux. Ils y avaient trouvé Morgause. Ce souvenir fit frissonner le Prêtre. Elle fusionnait avec le cristal alors qu’elle était en train de mourir, son âme prisonnière, ou retranchée, dans son corps. Ses instincts de survies les plus primitifs s’étaient éveillés pour l’enjoindre de fuir. Kyuuji ignorait posséder de tels instincts, mais il était resté pour veiller sur son ami. Zaurak avait ramené l’âme de Morgause dans son corps et l’avait libérée de l’éclat.

Cela aurait pu s’arrêter là, laissant simplement Kyuuji dans la crainte et la peur, mais Morgause et Zaurak étaient liés. Ce qu’elle leur révéla faisait encore frémir le Raen, tandis que Zaurak n’y voyait aucun mal, aucun problème. Le décalage se créa entre eux deux tel un fossé. Kyuuji avait eu peur sur le moment, mais il s’était rapidement inquiété pour son ami. De son côté, Zaurak ne savait pas comment gérer les émotions et les sentiments du Prêtre. Mais ils en avaient parlé. Ils s’étaient mutuellement rassurés.

Kyuuji devait être fort. Il ne pouvait plus rester dans cet état d’errance émotive et sensible. Il ne pouvait pas se permettre de stagner et laisser ses amis l’attendre. Il ne le désirait absolument pas. Il souhaitait les aider à avancer à leur rythme. Alors il devait accepter le départ de Gaelle et se reprendre en main.

Pourtant quelque chose le retient. Il vit un fragment de pierre dans son esprit. Celui que Volug lui avait donné. Cette pierre renfermait un immense pouvoir. Kyuuji s’en était servi d’une infime partie et pourtant il craignait déjà la puissance qu’il renfermait. Kaldriss avait été sauvé par Volug après cette tentative, heureusement. Mais il aurait pu le tuer alors que ce n’était pas du tout son objectif. Le Raen porta une main à son torse, sous son manteau, la chaîne était désormais ornée du fragment de pierre, à côté de son cristal. Deux objets de pouvoir dont il ne pouvait se séparer mais dont la puissance l’effrayait.

Les racines plongeaient toujours plus profondément en lui, servant à tenir le terrain sur lequel le changement construisait son nouvel être.