Pénitence

Ses doigts se refermèrent sur le cuir de la poignée. Sa dague ne lui avait jamais parue aussi lourde. Kyuuji avait répété ses gestes des dizaines de fois. Il fallait qu’ils soient sûrs et précis pour se concentrer sur le sort qu’il maintenait sur ses yeux. Il voulait seulement se rendre aveugle. Dans les terres et le climat gelés et hostiles du Coerthas, il lui fallait prendre des précautions pour s’assurer de vivre pour se repentir. Seuls ses yeux devaient mourir. Veillé par son griffon qui ne l’avait pas quitté depuis son arrivée dans les Hautes-terres, le Raen se sentait étrangement serein. Sa décision était prise depuis longtemps et elle était irrévocable. Il avait été aveugle et cela avait eu des conséquences innommables. Ainsi, il ne pourrait pas l’oublier. Jamais.
Il leva sa dague à hauteur de son œil gauche, priant les esprits de lui pardonner, il serra les dents et… Le sort empêcha alors l’hémorragie de le vider de son sang, ou d’autres conséquences tragiques. Réitérant sa prière, tremblant de douleur, il visa le droit…

Recroquevillé contre le plumage de Nix, le Raen sentait à peine le froid du climat pourtant il rabattit sa capuche un peu plus pour protéger ses paupières encore très sensibles. Il récupérait lentement un peu de force avant de rentrer à… Avant d’assister à la réunion à la Rêverie et de commencer à faire pénitence. Au dehors, il pouvait entendre le vent souffler, les yétis se déplacer, la neige craquer sous leurs pieds. Les sens auditifs des Ao ra étaient particulièrement développés. Il n’y avait jamais vraiment prêté attention, mais c’était bien par ses cornes que Kyuuji, comme tout Ao ra, percevaient son environnement. Il était désormais aveugle, mais pas impotent. Il avait seulement perdu la vue. Physiquement.
Mentalement, il était dévasté. Il n’en avait pas conscience, mais il était bel et bien anéanti. Il croyait être de nouveau lucide, mais il était rongé par la folie des regrets et du doute. Quelle que soit la sentence que les Fileurs allaient choisir pour lui, Kyuuji avait le sentiment que cela ne serait pas suffisant pour se racheter. Même en comptant sa propre sanction. C’était bien peu chère payé. Rien n’excuserait ses crimes. Il allait devoir vivre avec. Et s’assurer de ne pas reproduire ses erreurs.

Le Raen chargeait maladroitement ses affaires dans les sacoches de selle de Nix. Il ne s’était même pas absenté quarante-huit heures, mais cela lui avait semblé une éternité. Kyuuji ne savait plus bien pourquoi il devait assister à cette réunion, mais il croyait devoir le faire. Grimpant sur le dos du griffon, il concentra ses sens pour se repérer. Sans la vue, il lui fallait d’autre point de repère pour retourner au Nid du Faucon puis à la villa. Il aurait très bien pu se déplacer magiquement, mais il avait l’impression de devoir faire le trajet plus naturellement. Il lui fallait aussi s’habituer à cette nouvelle façon de percevoir ce qui l’entourait. Il s’apprêtait à laisse Nix le soin de le ramener à bon port quand les mots « aveuglément confiance » lui traversèrent l’esprit. Le Raen prit alors les rênes jusqu’à destination, s’excusant auprès de l’animal de commencer son travail sur lui-même alors que Nix était digne de confiance.

Sollicitude et incompréhension

En sortant de la réunion initiée par les Fileurs et concernant les actions à mener pour mettre fin à la folie que le clone de Greil perpétuait, Kyuuji trouva Fin endormie dans un canapé de la Rêverie. Cela faisait quelques semaines qu’il ne l’avait pas vue, des semaines chaotiques et éprouvantes, durant lesquelles il s’était énormément inquiété. La laissant dormir, il se détendait à peine lorsqu’elle se réveilla en éternuant.
La jeune femme s’inquiéta immédiatement de l’état des yeux de Kyuuji et celui-ci ne voulais pas lui mentir. Mais ils n’étaient pas seuls dans le salon de la Rêverie. Il l’invita donc dans sa chambre. Là, il lui révéla son geste. Prise de colère, elle se détourna et voulu changer de sujet, l’interrogeant sur Miller. Venceslas était bien venu trouver Kyuuji pour lui rendre son cristal, et il remercia Fin de son aide dans cette entreprise. Mais elle retourna sur le sujet initiale.
Comme les Fileurs quelques instants plus tôt, Fin ne comprenait pas non plus sa décision, elle la trouvait stupide. Elle lui en voulait de s’être mutiler, plus que d’être parti avec Greil, ou même d’avoir fait tant d’autres erreurs. Kyuuji la sentait contenir toute sa colère, et il la comprenait. Sa réaction, comme celles des Fileurs, était parfaitement légitimes. Il ne s’attendait pas à ce que ses choix soient compris, il voulait seulement se montrer honnête, pour éviter tout problème lié à sa décision. Au moins la situation était claire, même si elle n’était pas acceptée, il n’y aurait pas de malentendu entre eux. Mais la réaction de la jeune femme l’affecta bien plus que celles des Fileurs. Autant il connaissait Fin, autant il ignorait tout de Prinesca, d’Eve et de Greil, de ce Greil-là.
Kyuuji prévint d’ailleurs Fin de leur décision de l’envoyer à Ishgard pour une lune et, fâchée, irritée et peut-être déçue, elle le quitta sans préambule. Seul dans sa chambre, la tension retomba et une grande fatigue s’abattit sur le Raen. Entre son trajet de retour du Coerthas, la réunion, l’entretien avec les Fileurs et cette discussion avec Fin, Kyuuji n’avait pas vu la soirée passée. Il était épuisé, physiquement et moralement, pourtant il avait de nouveau un voyage à préparer. Il avait été décidé qu’il partirait dès le lendemain pour Ishgard. Il mit la main sur une veste chaude et la mit de côté avant d’installer son futon et de s’y allongé. Il s’endormit immédiatement, tout habillé et l’esprit troublé.

Mépris

Le mépris. La dernière fois que Kyuuji l’avait subi avec ce soir-là, c’était dans l’armée de Garlemald. L’irrespect était plus courant, même venant des membres de sa compagnie libre. Le mépris et l’irrespect combinés par contre. Il ne l’avait connu que sous les ordres de Thorne. Et voilà qu’il le vivait au sein même des Songes de Nymiea alors qu’il exprimait son soutien aux victimes du clone ainsi que ses regrets et ses excuses pour son comportement à Mor Dhona. A l’époque de l’armée, cela avait nourri la haine de Kyuuji, lui permettant de tenir. Aujourd’hui, cela nourrit sa tristesse, le plongeant d’avantage dans le désespoir. Sa peine en fut décuplée. Ses regrets l’assaillirent sans pitié. Ses remords l’étouffèrent. La culpabilité l’étranglait.
Le désespoir le rongeait, le torturait. Le cœur broyé, le Raen ne savait plus quoi faire. Il était perdu, acculé. Inutile et indésirable. On venait de le lui dire. Les Songes étaient sa famille, pourtant il leur était inutile et indésirable. Sa simple présence était intolérable. Méprisante. Insuportable.
Kyuuji commençait à peine à prendre conscience qu’il n’allait pas bien, alors que la folie le poussait implacablement vers les bras accueillants de la destruction. De l’autodestruction.

Retour

Les stages à Ishgard étaient terminés. Kyuuji avait rangé ses affaires et saluer toutes les personnes qui s’étaient occupés de lui durant son séjour dans la Sainte Cité. Il avait aussi préparé son rapport pour les Fileurs de la Compagnie. Il y parlait de ce qu’il avait appris auprès de Cid et des templiers de Lucia. Il avait fait particulièrement attention à rester le plus factuel possible, mais parler de sa haine sans parler de ses sentiments ou émotions n’était pas possible. Kyuuji expliquait dans ce rapport que sa haine avait mué en quelque chose de plus proche de la colère et de la tristesse, qu’elle ne prendrait plus jamais le contrôle de lui-même. Mais il avait tu tout ce qui concernait sa dépression, ses cauchemars, ses souvenirs rémanents, tout ce qui n’avait rien à voir avec sa haine. Il avait listé toutes les questions qu’il se posait depuis près d’une Lune concernant les Songes de Nymeia et de sa place au sein de cette compagnie. Il ajouta une note à l’attention des Fileurs à son rapport, leur demandant un entretien pour faire le point et éclairer ses interrogations. Puis il se rendit à la Lavandière.

La Rêverie. Étrangement, la villa n’avait pas particulièrement manquée à Kyuuji malgré son isolement à Ishgard. Une précédente visite s’étant soldée par un mépris et un irrespect papables, il s’y sentait désormais étranger. Poussant la porte pour porter son rapport aux Fileurs, le Raen découvrit Yuwa qui faisait les cent pas, en proie à une inquiétude flagrante. La jeune femme, n’avait pas obtenu le droit d’entrer dans Ishgard, mais elle l’avait à plusieurs reprises invité à discuter dans le camp le plus proche des portes de la cité. Elle avait été un des premiers Songes à se rendre compte de son état lamentable et à vouloir l’aider à s’en sortir. Bien sûre elle connaissait la date du retour de Kyuuji et comptait bien l’accueillir elle-même ce soir-là. Comme toujours, Yuwa prit sur elle pour afficher son entrain habituel. Elle semblait réellement soulagée de savoir que le Raen avait décidé de rentrer, elle craignait qu’il ne décidât de loger ailleurs vu la situation tendue à la villa. Être ainsi accueilli réchauffa le cœur de Kyuuji, il déposa rapidement son rapport pour les Fileurs puis retourna au salon pour continuer à discuter. La soirée passa sans qu’il ne s’en rende compte et ils se quittèrent tard dans la nuit.

Reprise

La dépression régressait. Depuis des semaines, Kyuuji était plus occupé que jamais. Une expédition dans les vestiges d’Amdapor, initiée par Lyra’el, une Songe que le Raen ne connaissait pas, s’était déroulée et terminée de la plus étrange manière qu’il ne put jamais imaginer. Au court du périple, accompagné de Fin, Asuka et Lya’el, Kyuuji entendit une voix éthérique qui l’avertissait que les souvenirs pouvait être dangereux. Il fit tout de suite le rapprochement avec le cristal de Fin. Cela faisait plusieurs semaines qu’il la voyait sombrer dans les souvenirs. Comprenant enfin qu’elle ne se rendait pas compte du danger qu’elle encourait, Kyuuji alla contre l’un de ses principes en se mêlant de cette affaire sans qu’on le lui demande. Il conseilla à Fin de fermer son esprit, de rester focaliser sur le présent, sur ses souvenirs. Cela eu l’air de marcher, au moins le temps de finir l’expédition.
Ce que Lyra’el cherchait dans les vestiges se présenta enfin aux quatre Songes. Fin, Asuka, Lyra’el et Kyuuji découvrirent que la perturbation éthérée provenait d’une jeune femme inconsciente au plus bas des vestiges, après de nombreux dangers, de nombreuses protections et toute une partie des ruines emplie de ténèbres. La jeune femme fut ramenée à la Villa, où ils essayèrent de la soigner et de lui faire reprendre conscience. Il s’avéra alors qu’elle était amnésique. Une inconnue amnésique. Aveugle mais toujours très sensible et particulièrement bon dans la perception de l’éther, Kyuuji examina celui de l’inconnu. Il découvrit trois sceaux lié les uns aux autres. Frustré, et encore en proie au désespoir, le Raen voulu s’aérer la tête. Mais une nouvelle fois, la voix, certainement du cristal de Fin, l’averti qu’elle fouillait trop profondément dans des souvenirs qui n’étaient pas les siens, au péril de sa santé mentale. D’autant plus en colère, Kyuuji interrompit son amie alors qu’elle essayait vainement de briser les sceaux de l’éther de l’inconnue.
Déjà bien étrange et éprouvante, la journée devait se terminée bien différemment pour le Raen. Décidé à penser à autre chose que la colère et la frustration, Kyuuji s’était installé au bar, avec un verre de Saké le plus fort qu’il put trouvé quand il fut rejoint par Fin. Elle voulait lui confier son cristal le temps de reprendre pieds dans le présent, prenant enfin conscience des dangers qu’elle encourait. Mais c’était simplement hors de question. Ce n’était pas une solution, déjà parce que Fin viendrait le chercher avant de s’en rendre compte, poussée par le cristal lui-même, et ensuite parce que cela ne faisait que reporter le problème à la prochaine fois, voire cela pouvait empirer leur relation.
En colère et frustré, la voix de Kyuuji était plus dure qu’il l’aurait voulu, mais il fit avec, estimant que cela donnait plus de poids à son avis. Et il eut raison. Fin se décida à lui demander de lui enseigner la magie blanche, afin qu’elle contrôle les pouvoirs et les souvenirs de son cristal. Bien sûre il accepta, parfaitement conscient que c’était pour soigner ses yeux que Fin s’était plongée la première fois dans les souvenirs du cristal.
Kyuuji, qui s’efforçait jusque-là de combattre sa dépression, ne la vit même pas disparaitre de son esprit au profit de son nouvel élève et de Gaëlle, ce fut ainsi que l’on surnomma l’inconnue amnésique d’Amdapor. Il voulait les aider toutes les deux, les aider et veiller sur elles. Et c’est ce qu’il fit, durant de longues semaines. Sans même s’en apercevoir, le désespoir le quitta. Un matin, il réalisa simplement qu’il n’avait plus eu une seule pensée noir depuis Amdapor, plus une seule. Ni même une pensée pour ses erreurs, et encore moins envers ceux qui l’avaient traité de traître. Tout cela lui était simplement sorti de la tête, cela n’avait plus d’importance. Le Raen réalisa alors qu’il suivait enfin les conseils qu’on lui avait donné. Rester focaliser sur ses amis. S’occuper. Et surtout, regarder vers l’avenir. Ce qu’il veillerait à ne pas oublier. C’était une promesse.

Carnet

La petite pièce que Kyuuji louait dans la villa des Songes de Nymeia commençait doucement à ressembler à ce qu’il voulait. Asuka, pour la fêtes des étoiles, lui avait offert un magnifique Maneki-Carbuncle qui trônait désormais sous l’autel mural. Yukina, quant à elle, lui avait fait parvenir une petite boîte à musique. D’après ses dires, elle était ornée d’une gemme bleu, un saphir à priori. Kyuuji l’avait posée sur la gauche de l’autel, juste en dessous du Fûrin qu’il avait gardé de l’anniversaire de la Compagnie. Il avait ensuite déposé les roses de Yuwa dans un vase à droite de l’autel. Voilà également que Gaelle lui offrait un superbe Kagami-Mochi de la fête de la transition, directement importé d’Othard. Ravi, Kyuuji avait placé une petite lanterne à l’intérieur et déposé aux pieds de l’autel, de sorte, l’espérait-il, à éclairer un peu plus le Maneki. Reculant un peu, comme pour avoir une vue d’ensemble, Kyuuji sursauta en entendant la voix de Gaelle dans la perle. Ils discutèrent sur la perle pendant quelques minutes avant que le Raen ne comprenne qu’elle était certainement juste à l’extérieur de la Rêverie. Alors il décida de la rejoindre.
Dehors, Kyuuji étendit ses sens à la recherche d’un éther familier. Il sourit en reconnaissant le sien, qu’il avait insufflé dans le petit Tomberry mécanique qu’il avait offert à la jeune femme pour la fête des étoiles, juste à côté de celui de Gaelle. S’approchant, il la salua de nouveau et s’assit à côté d’elle après qu’elle lui eut fait une place. Kyuuji appréciait beaucoup ses attentions. Toutes naturelles qu’elles semblaient, il se doutait que Gaelle prenait bien soin de respecter sa phobie.
Discutant de manière anodine, son attention fut attirée par le carnet de Gaelle. Elle y suivait une sorte de journal, afin de ne plus rien oublier. Mais le carnet dégageait beaucoup d’éther, un peu à la façon des ouvrages des arcanistes mais avec celui de la jeune femme, et non pas celui de l’environnement. Intrigué, le Raen pensait qu’en analysant ce phénomène, il pourrait peut-être en apprendre plus sur son identité ou ses sceaux. Gaelle accepta et Kyuuji survola d’abord le carnet. Apparemment inoffensif, il posa ensuite la main dessus.
Une grave erreur.
En une fraction de seconde le carnet, l’éther ou autre chose, lui révéla la totalité des écrits de Gaelle. L’intégralité non seulement des textes mais aussi de l’état émotionnel dans lequel la jeune femme était lors de l’écriture. En particulier le dernier chapitre, tout juste écrit. Autant les chapitres précédents faisaient état de ce qu’elle avait fait dans la journée, ou ce qui l’avait marqué et dans quel état d’esprit elle était. Autant le dernier chapitre, comme un mauvais jeu du sort, parlait de lui. De Kyuuji et des sentiments que Gaelle nourrissait pour lui. Le Raen retira précipitamment sa main du carnet. Mais le mal était fait. Il avait violé l’intimité de Gaelle. Les derniers mots résonnaient douloureusement dans son esprit.
« Puisses-tu ne jamais trouver ces mots… »
— Par le Père…C’était fait. Il était aveugle, il ne le voulait pas, mais c’était bel et bien fait. Et il devait le lui dire. Ce qu’il fit, se confondant en excuses. Le Raen se sentait pitoyable, honteux, gêné, mais surtout pathétique. Il n’avait rien vu. Certes, il avait entendu la chaleur particulière dans sa voix quand elle s’adressait à lui. Certes, il avait capté cette légère tension quand ils étaient tous les deux. Certes, il avait remarqué son empathie incroyable à son égard. Certes… Certes, mais il avait mis tout cela sur le compte de l’amitié, ou de l’étrangeté de sa situation, ou du fait de parler à un Ao ra alors qu’elle n’en avait jamais côtoyer, ou de la sympathie face à un aveugle, ou tant d’autres choses qu’il ne pouvait même pas les nommer. Quoi qu’il en soit, Kyuuji était bien loin de penser à cela. L’amour était bien la dernière chose à laquelle il pensait. Dans n’importe quelle situation… Alors le concernant lui…
Gaelle était gênée et embarrassée, mais pourtant elle prit relativement bien cette intrusion dans sa vie privée. Elle était pleine de courage, même si elle n’en était pas consciente, quand elle dit à Kyuuji qu’il ne devait pas s’en vouloir pour cette déclaration forcée et imprévue, qu’elle lui laisserait tout le temps dont il avait besoin pour y réfléchir et lui répondre.
Comme un autre mauvais coup du sort, Eve les surprit à ce moment-là, depuis quand était-elle là, Kyuuji n’aurait su le dire, trop troublé pour faire attention à quoi que ce soit. Bien sûre, elle dédramatisa la situation en jouant d’humour, pointant avec amusement qu’il avait du succès. Au grand dam du Raen. Cependant, il remercia intérieurement son irruption. Eve était une fileuse et l’occasion était trop bonne pour la rater. Kyuuji demanda à la Miqo’te si elle avait le temps de faire passer l’épreuve du rêve à Gaelle qui souhaitait rejoindre officiellement la Compagnie. Une autre erreur, mais pour l’instant Kyuuji l’ignorait. Et Eve accepta, pleine de malice.

Rêve

Eve accepta de faire passer l’épreuve du rêve à Gaelle tout de suite, elle proposa également à Kyuuji d’y assister. Innocemment, avec l’accord de la jeune femme bien sûre, il accepta. C’était sans se douter que Eve allait en profiter pour jouer un peu avec lui. La fileuse commença d’abord par le taquiner sur la discussion qu’elle avait interrompu, puis lui proposa de faire vivre le même rêve à Gaelle que celui de sa propre épreuve. Ce n’était pas une mauvaise idée, Gaelle était actuellement inapte à la magie, mais elle était certainement liée à la magie blanche, le rêve de Kyuuji avait ce thème principal, cela leur permettrait peut-être d’en être sûre, sans troubler le déroulement de l’épreuve si ce n’était pas le cas. Eve proposa différents endroits où passer le test, la souche de la résurrection, l’Arbre Gardien ou encore Perche sanglante. Supposant que Gaelle ignorait tout de ces endroits, Kyuuji proposa l’Arbre Gardien, pensant que la jeune femme l’apprécierait. Encore une fois, Eve en profita pour le taquiner. Mais Gaelle souligna qu’il avait raison, que l’Arbre ne lui était pas inconnu et qu’elle aimerait passer l’épreuve là-bas.
Tous trois se rendirent donc à l’Arbre Gardien. Non sans quelques nouvelles pics sur le chemin, cela détendit un peu l’atmosphère et détourna l’attention de Kyuuji. Sur place, Eve lui révéla qu’elle comptait sur lui pour guider le rêve. Il ne s’y attendait pas, il ne sut dire si Eve jouait encore avec lui ou si elle le croyait vraiment capable de mener l’épreuve. Elle semblait pourtant sérieuse alors Kyuuji se prêta à l’expérience. Heureusement, il avait une bonne mémoire et n’eut aucun mal à se souvenir de l’histoire du rêve. Par contre, mener celui de Gaelle était une autre histoire et Eve se chargea de faire l’intermédiaire entre les pensées de Kyuuji et celles de Gaelle.
L’épreuve se déroula sans accroc. Gaelle avait montré toute une gamme de talents dont certains que Kyuuji ignorait jusque-là. Prudence, recherche d’informations, mise en relation, logique, bienveillance, instinct, maîtrise de la magie blanche… Elle avait de quoi faire une très bonne Guérisseuse de terrain, réfléchie et prudente, mais aussi une excellente Erudite. Elle choisit la seconde option, sachant que rien n’était définitif, elle pourrait changer de groupe d’affiliation si elle ressentait l’appel du terrain en recouvrant la mémoire.
Satisfaite, et certainement un peu fatiguée, Eve laissa les deux jeunes gens seuls aux pieds de l’Arbre Gardien. Gaelle et Kyuuji discutèrent encore un moment avant de rentrer à la villa, à pieds pour économiser les forces éthériques de Gaelle.

Eavan Nimaa

La journée avait été chargée, mais elle n’était pourtant pas terminée. Cela faisait bien longtemps que Kyuuji n’avait pas passé une journée aussi troublante. Découvrir les sentiments de Gaelle par inadvertance et mener son épreuve du rêve en binôme avec Eve n’étaient visiblement pas suffisant. De retour à la Rêverie, il trouva Asuka en plein entrainement, mais quelque chose attira tout de suite son attention. Son éther était particulièrement perturbé. Essayant de l’apaiser, le Raen comprit qu’une remarque à propos de l’entrainement physique au cours d’une discussion entre les trois amis, Gaelle, Asuka et lui, avait blessé Asuka. Ils s’en étaient doutés quand elle avait quitté le salon, mais ils n’avaient pas réalisé la portée de leurs paroles.

Kyuuji lui présenta donc ses excuses, ils ne critiquaient en aucun cas son mode de vie, ni sa culture, ou quoi que ce soit. Ils étaient simplement d’avis que tout le monde n’avait pas besoin d’un entrainement physique aussi poussé que celui d’Asuka. Greil, qui était également dans le jardin de la Rêverie, donna à son tour son avis, la brusquant peut-être un peu et lui proposant de s’entrainer avec elle.

Bien qu’encore sur les nerfs, Asuka accepta d’accompagner Gaelle et Kyuuji à la stèle de Nymeia, où ils avaient décidé de se rendre ce soir-là, dans l’espoir d’obtenir des réponses. Située dans la Basse-Noscéa, au sud du chantier naval de Moraby, tout au bout d’une jetée escarpée, elle n’était pas facile d’accès. Comprenant que Asuka n’était pas d’humeur, Kyuuji pris l’initiative de guider ses amis jusqu’à la stèle. Bien sûre, il préféra prendre le chemin qu’il connaissait même si ce n’était pas le plus court.

Arrivée à l’autel de Nymeia, Gaelle s’agenouilla tout de suite et pria. Quelques instants après, les lucioles à proximité se mirent à s’agiter et l’une d’elle traversa Kyuuji, sans douleur. Stupéfait, il entendit résonner une voix féminine dans son esprit, comme ça lui était déjà arrivé avec l’autel des Douze, où Nophica s’était adressée à lui. Cette fois, c’était Nymeia. Le Raen essaya de lui parler à haute voix, mais il se sentait troublé, pourquoi s’adresser à la déesse de cette façon alors qu’elle lui parlait dans son esprit. Aussi, décida-t-il de lui répondre mentalement. C’était d’ailleurs plus aisé pour lui, cela lui rappela la façon dont il s’adressait à ses divinités dans son temple, à Othard. Ses divinités qu’il n’arrivait plus à entendre depuis qu’il avait quitté son pays, quatre ans auparavant, alors que, pour la seconde fois en quelques semaines, un dieu Eozéen s’adressait à lui. Et ce, naturellement en plus. Cela mit ses pensées sens dessus dessous, le doute l’envahit, la nostalgie et le manque le submergèrent, mais il tenta de se concentrer sur la raison de ce contact. Gaelle.

Kyuuji interrogea la déesse sur la meilleur façon d’aider Gaelle et sur l’origine de ses sceaux. Nymeia expliqua que Gaelle était responsable des scellées, qu’en brisant le premier sceau, les deux autres seraient plus accessibles. Le sujet, en plus du contact divin, finit de faire régner le chaos dans l’esprit du Raen. Il essaya tant bien que mal de garder ses pensées en ordre, mais Nymeia s’intéressa à ce qu’elle voyait dans leur lien. Elle aborda le sujet de son propre sceau. Un sceau parfaitement infime, surtout en comparaison de ceux de Gaelle. Mais cela intrigua la déesse.

Asuka et Gaelle devaient avoir posé les bonnes questions, parce qu’une vision apparut brutalement dans la tête de Kyuuji. Une femme encapuchonnée dans une cape blanche scellait son identité, sa mémoire et ses pouvoirs, se faisant, le cristal de mage blanc qu’elle avait entre les mains vola en éclat. Elle se nommait Eavan Nimaa. C’était l’identité de Gaelle. Et le premier sceau était brisé.

Toutes les théories d’Asuka et de Kyuuji concernant Gaelle, qu’elle était certainement Amdapori, survivante de la guerre de la magie et donc certainement une mage blanc, se révélèrent exactes. Mais Gaelle n’était actuellement plus capable d’utiliser correctement ses pouvoirs. Elle demanda au Raen de lui apprendre la magie blanche. Une mage blanc de l’ancien temps apprenant auprès d’un prêtre Oriental la magie blanche. La situation était… inattendue et particulièrement ironique. Pourtant Kyuuji accepta immédiatement, il ne pouvait pas laisser Gaelle puiser dans son éther pour utiliser ses pouvoirs. Et puis, la situation s’inverserait peut-être quand elle recouvrerait la mémoire et ses pouvoirs.

Troubles

Kyuuji méditait dans sa chambre. Depuis cette folle et longue journée où il avait découvert les sentiments de Gaëlle, participer à son épreuve du rêve avec Eve, puis visiter la stèle de Nymeia, le Raen n’avait pas quitté la Rêverie. Non qu’il le voulait, mais parce qu’il était trop troublé pour en sortir. Il avait voulu se rendre à l’arbre de l’orée de Sombrelinceul Est pour méditer tout cela, mais il avait été incapable de discipliner son esprit et sa volonté pour se plonger dans l’éther. Il avait donc décidé de ne pas bouger tant qu’il n’aurait pas retrouver un semblant de sérénité. De plus, il était en proie à des migraines erratiques depuis plusieurs jours.

Son cristal s’alarmait sur le problème d’une des griffes de Dalamud du Thanalan, celle juste au nord de l’usine de Céruléum. Kyuuji était bien conscient qu’il avait laissé cela de côté pendant bien trop longtemps et qu’il devait s’en occuper. Mais il avait un projet pour l’une de ses élèves avec cette griffe et elle n’était pas encore prête. Aussi endurait-il les migraines tout en calmant son cristal du mieux qu’il pouvait. Le Raen savait malgré tout qu’il allait devoir s’y rendre prochainement, ne serait-ce que pour s’assurer que la situation ne s’était pas dégradée, et pour avoir de quoi présenter la situation à son élève.

Mettant mentalement ce sujet de côté, Kyuuji navigua parmi les suivants, Gaëlle et sa foi. Ses croyances religieuses étaient particulièrement mises à l’épreuve depuis quelques semaines. Cela faisait maintenant presque quatre ans qu’il était en Eorzéa et qu’il n’avait plus entendu une seule fois ses divinités, les esprits de son temple, avec lesquels il conversai auparavant régulièrement. Même alors qu’il était à l’armée Impérial, Kyuuji avait un contact avec eux. Rien que cette absence lui pesait énormément, bien qu’il n’en parlait que rarement. Et désormais, en l’espace de moins d’une lune, Nophica et Nymeia s’adressaient à lui à tour de rôle. A propos de Gaëlle, certes, de manière collective dans le cas de Nymeia, certes, mais ce n’était pas négligeable. Kyuuji était un prêtre Raen, d’un temple important duquel il aurait dû prendre la tête. En dehors de sa foi, de ses croyances et de sa culture, sa religion faisait partie de sa vie. C’était une part intrinsèque de son identité. Ce sujet le bouleversait plus que de raison. Il n’avait jamais arrêté de prier ses divinités, de les honorer. Il avait même ériger un autel en leur honneur dans sa chambre. Apparemment, ce n’était pas suffisant. Kyuuji allait redoubler d’efforts. Résigné et rassuré par l’idée qu’il pouvait faire plus, il chassa cette préoccupation de ses pensées.

Enfin le dernier sujet qui occupait son esprit était Gaëlle. Un poids s’abattit sur l’estomac du Raen à cette pensée. Il se préoccupait et s’inquiétait beaucoup pour Gaëlle. La jeune femme était amnésique, son éther était scellé et elle était une survivante Amdapori de la guerre de la magie. Mage blanche de l’ancien temps. Et elle voulait apprendre de lui. Enfin cela, Kyuuji pouvait le gérer. Mais il n’y avait pas que cela. Gaëlle était également amoureuse de lui. C’était peut-être ce qui le perturbait le plus. Les sentiments de la jeune femme à son égard mais surtout la façon dont il l’a poussée à en parler. Poser la main sur son carnet était la pire des bêtises. Gaëlle ne voulait pas qu’il le sache, elle venait de l’écrire, et lui l’apprenait dans la foulée. Il avait violé son journal, sa vie privée, sa vie intime. Kyuuji n’avait pu se résoudre à la repousser immédiatement, comme cela avait été le cas pour les rares fois où il s’était fait courtiser auparavant. Il prétextait que l’avoir forcée à en parler l’obligeait à prendre le temps de la réflexion avant de lui répondre. Mais il y avait autre chose. Le Raen ne savait pas quoi. Peut-être pourrait-il en parler discrètement. A Venceslas, Asuka ou d’autres encore. Il devrait également parler à Gaëlle de ce qui le retient, ses traditions et ses vœux, qu’elle ne nourrissent pas ces sentiments en vain.

Ecartant encore mentalement ce sujet, Kyuuji se retrouva face à un problème qu’il ignorait, tant il avait l’esprit encombré. Son sceau de souvenir. Eve et Bertefant avait laissé entendre qu’il pouvait être à l’origine de sa phobie. Si c’était bien le cas, le Raen devait réfléchir à le briser. Modifier son comportement, sa personnalité ou simplement le brider n’était pas l’objectif du rituel du souvenir qui avait conduit à ce sceau. Il devait se renseigner là-dessus. Et la meilleur personne à aller voir dans le cas présent était Venceslas. Avec un sourire nostalgique et affectueux, Kyuuji sortit de sa méditation et invoqua l’éther pour se rendre à Mor Dhona. Comme il l’espérait, il n’eut aucun mal à s’y plonger et rejoindre sa destination.

Autopsie

Pour s’occuper depuis Amdapor et pour subvenir à ses besoins après Ishgard, Kyuuji avait accepté de travailler pour Bertefant, un Sharlayanais et ami d’Asuka, avec Gaëlle. Le Raen l’avait déjà rencontré à une ou deux reprises auparavant, il l’avait trouvé mystérieux et audacieux. Depuis, son avis avait largement changé à son sujet. Bertefant était un homme bon et généreux. Très fier, comme tout Sharlayanais, il aimait pourtant partager son savoir et ses connaissances, il ne les jalousait pas comme la majorité de ses compatriotes. De plus, Bertefant se montrait très compréhensif et conciliant, notamment avec la cécité de Kyuuji et l’amnésie de Gaëlle.

Profitant de son enseignement et de sa disponibilité, le Raen avait demandé à Bertefant d’examiner les lunettes que Lya lui avait fabriquées. Ces lunettes devaient lui permettre de voir malgré l’état de ses yeux mais Kyuuji se méfiait de Lya. Il ne s’était encore jamais servi de ces lunettes. Bertefant le rasséréna, lui expliquant leur fonctionnement et lui assurant qu’il n’y aurait pas d’effet secondaire néfaste. Le Raen n’avait donc aucune raison de ne pas s’en servir. En dehors de sa moralité et des raisons de sa cécité. Cependant, il avait dit qu’il les utiliserait en cas de besoin. Et ce jour-là rentrait dans cette catégorie. C’était l’occasion parfaite pour les essayer.

Bertefant avait fait venir Gaëlle et Kyuuji à son laboratoire pour un travail un peu particulier. Il s’agissait d’autopsier un jeune Hyur afin de déterminer la cause de sa mort. La réaction de Gaëlle était sans équivoque. Elle n’avait aucune envie de se charger de cet exercice, et Kyuuji la comprenait aisément. La première fois qu’il avait dû se prêter à cette besogne, il avait été révulsé, répugné et écœuré. Mais l’armée ne faisait aucun cas de l’état d’âme des soldats de son unité, et il avait été forcé de s’y habituer. Seulement, l’armée ne s’intéressait pas aux causes de décès, mais aux secrets que certains corps gardaient. Et cela était arrivé de nombreuses fois durant les quelques années militaires de Kyuuji. Aussi, il se sentait capable de mener l’exercice de Bertefant. Et pour cela, il dut utiliser ses lunettes.

Après un instant de trouble sensitif, Kyuuji pouvait voir réellement à travers les lunettes. Quand Gaëlle l’interrogea à ce propos, il tourna la tête. Et posa les yeux sur elle pour la première fois. Il ne l’avait encore jamais vu et s’était habitué à la reconnaitre uniquement par son éther jusqu’à oublier qu’elle avait aussi une image physique, si bien qu’il fut légèrement troublé de voir son visage. Son visage à moitié caché par un foulard, pour masquer les odeurs de l’exercice, ses cheveux bruns, sa taille… son physique en somme. C’était une très belle femme, même aux yeux d’un Ao ra. Mais ce que Kyuuji remarqua surtout, ce fut son regard, plein de douceur et de tendresse. Jamais il ne serait passé à côté s’il avait été voyant. Réalisant qu’il s’était interrompu, le Raen termina sa phrase et se focalisa de nouveau sur l’exercice et Bertefant. C’était mieux ainsi. Pour le moment. D’autant que les lunettes avaient un effet étrange. Elles le rendaient plus concentré sur la tâche qu’il menait.

La suite de l’autopsie se passa normalement, malgré la gêne évidente de Gaëlle pour cela. En conclusion, les deux amis déterminèrent que l’homme était mort d’un infarctus du myocarde. Avant de terminer, Bertefant demanda à Kyuuji d’extraire le cerveau de l’homme, intacte. Un petit défi pour le Raen qu’il accomplit avec brio.

En retournant à la Rêverie, Gaëlle et Kyuuji échangèrent quelques mots. La jeune femme lui demanda s’ils pouvaient se tutoyer, et il accepta, précisant qu’en général le tutoiement s’accompagnait d’une plus grande familiarité. La jeune femme était ravie. Le Raen regretta de n’avoir pas vu son sourire et essaya de se l’imaginer.