Départ

C’était l’heure.

Dans le sanctuaire d’Eavan, la Lumière était iridescente. La jeune femme y priait depuis des semaines pour comprendre le message que Nymeia lui envoyait. Elle avait fini par comprendre qu’elle devait se rendre ailleurs, dans un autre monde, pour y remplir une mission. Eavan avait bien essayé de retarder son départ, d’emmener son Raen ou d’en apprendre plus sur cette mission que la Déesse lui confiait. Mais rien n’y faisait. Elle n’obtenait aucune réponse. Le couple Atagi profitait de leurs derniers instants ensembles quand ils le pouvaient depuis, ne sachant quand elle partirait. Ni si elle reviendrait.

Alors que la Hyuroise priait encore, seule, au sanctuaire, la pièce bascula dans le silence. Le bruit de l’eau si apaisant se tut, les carillons de Lumière s’éteignirent. Levant la tête, elle vit un puit de Lumière douce et dorée l’envahir. C’était le moment. Prise d’un sentiment d’urgence et d’inquiétude, elle leva la main vers sa perle et l’activa.

— Kyuu ? Elle vient me chercher.

Le Prêtre répondit immédiatement, le ton proche du désespoir.

— J-J’arrive !

Elle acquiesça en abaissant la main, espérant qu’il arrive à temps pour lui dire au revoir. Elle regardait la lumière descendre lentement sur elle. Une silhouette plus éblouissante encore s’en détachait doucement. La jeune femme baissa la tête, révérencieuse.

Alors qu’une vague de panique allait déferler sur Eavan, la douce et chaleureuse aura de Nymeai l’envahit, la calmant instantanément, ne lui laissant que ses sentiments profonds exister. Eavan ne craignait plus son départ.

Kyuuji déboula alors dans le sanctuaire, essoufflé, et embrassa la vision qui s’offrit à lui en grande peine. Sa tendre épouse était immergée dans la lumière dorée, faisant face à la silhouette incertaine et éblouissante de Nymeia. Il s’approcha d’Eavan en l’appelant. Sa voix était bien plus faible qu’il ne le pensait, brisée dans un murmure.

— Eav…

La jeune femme se détourna de la vision divine pour sourire tendrement à son époux.

— Mon Cœur. Il est temps pour moi d’y aller. Je t’aime.

Le Raen sentit les larmes lui monter aux yeux et il les réprima difficilement. C’était trop tôt. Bien trop tôt. Mais il s’était juré de se montrer fort jusqu’au bout. Pour elle. Il força un sourire en s’approchant un peu plus et lui prit la main. L’éther de la jeune femme était déjà inconsistant, son corps était presque immatériel.

— Je t’aime aussi…

L’empathie débordante d’Eavan, bien que totalement sous l’influence de la déesse, lui révéla la détresse de Kyuuji. Elle serra doucement ses mains dans les siennes, rassurante, encourageante et réconfortante.

— Promet moi de vivre.

Ses paroles frappèrent le Prêtre tel un coup de fouet. Les promesses s’empilaient mais elles allaient toutes dans ce sens. Elles lui donnaient la force de se battre contre ses démons. Il vint l’entourer de ses bras tandis que la jeune femme perdait toujours plus en consistance, sous le regard indéchiffrable de la silhouette de lumière. Il lui murmura à l’oreille, la voix rauque et la gorge nouée.

— Je te le promets. Je te promets aussi d’attendre ton retour.

Eavan sourit tendrement, puis ses lèvres articulèrent quelques mots silencieux. Son corps n’était plus qu’un voile translucide et immatériel. Elle voulut lui dire d’autres paroles mais il ne les entendit jamais. Le Raen resserra ses bras sur le vide laissé par son épouse. L’éther de la jeune femme rejoignit doucement la lumière dorée avant que la Déesse ne l’accueille en elle. Le Prêtre tomba à genoux, levant les yeux humides sur la silhouette éblouissante qui reprenait déjà son ascension. Lentement elle disparut de sa vue, le puit de lumière faiblit puis se ferma à son tour. Pris d’un sursaut d’espoir, Kyuuji chercha le petit papillon d’éther d’Eavan. Il ne put que le voir tomber au sol, immobile, et se dissiper.

Le sanctuaire reprit son aspect normal. Le tintement des carillons reprit. Le clapotis de l’eau se fit de nouveau entendre.

Il était seul. Désormais seul.

L’ère du changement – L’écorce

Les racines du changement étaient profondément ancrées en lui, effleurant son âme. Les pétales colorés s’étendaient largement, puisant dans sa volonté. Le terrain fragile et sensible était fertile, propice aux changements incités.

Assi à même le sol, dans la chambre que Nukh lui avait gracieusement prêté, le Prêtre regardait son bras. L’écorce se répandait. Il y a quelques semaines, il ne portait que des traces à la place de quelques écailles, mais désormais, elle lui couvrait une surface qui ne pouvait plus passer inaperçu s’il découvrait son bras. Ce n’était toujours pas douloureux, dans l’ensemble. Mais la gêne devenait plus importante, l’écorce poussant près de l’articulation. Il n’allait plus pouvoir cacher cela bien longtemps à tout le monde. Certains étaient déjà au courant et n’en parlaient pas, Kyuuji leur en était reconnaissant, mais taire de tels secrets avait un poids qu’il ne souhaitait leur faire porter.

Il ne savait même pas comment il devait le considérer. D’un côté Ume trouvait que c’était un grave problème, de l’autre Zaurak estimait qu’il pouvait en tirer une grande force. Kyuuji, lui, espérait pouvoir vivre en tant que sylvestre. Enfin, il l’avait souhaité et désiré pendant un temps. Mais désormais, il ne cherchait plus à renier sa nature d’Homme. Cette touche de la Sylve était née de ce désir et de son amour, il ne pouvait la refuser non plus. Rester à la frontière des deux mondes lui convenait parfaitement. Tant qu’il restait à l’équilibre.

Le Raen se massa la peau à la jointure de l’écorce. C’était légèrement douloureux, comme une plaie en cicatrisation. Le changement de texture ne le dérangeait, il était Aora, l’écorce n’était pas si différente de l’écaille, mais il s’inquiétait que ça ne finisse par se voir. Il n’avait pas pu aborder ce sujet avec les autres, tant de choses s’étaient passées dans un si court lapse de temps. Eylion avait été secouru. Et la visite du manoir avait secouée tout le monde plus ou moins, Kyuuji avait été le plus affecté de tous, naturellement. Puis il y avait eu le départ de Gaelle qui l’avait laissé dans un état de grande détresse. Mais il avait été pris en charge par ses amis. Le Raen se promit de leur montrer sa reconnaissance.

Se détournant de l’écorce, le Prêtre se leva, laissant sa manche retomber et cacher sa transformation, puis il se dirigea vers le hall du QG de la Brigade Rouge. Le long couloir aux nombreuses portes qu’il traversa lui rappela toutes ces personnes qu’il avait rencontré ici. Quelques soient leur nature ou leur tempérament, ils étaient tous bienveillants à son égard. Même si Kyuuji ne les cernait pas tous encore. Il s’arrêta sur le seuil, observant le hall. Les membres de la Brigade Rouge avait tout fait pour qu’il y soit bien, comme un invité, n’ayant le droit de ne faire aucune corvée. Le Prêtre se demanda comment ils traitaient les leurs, non pas leurs invités, mais leurs résidents. Cette pensée le fit sourire, puis il traversa le hall en admirant une nouvelle fois ce magnifique carré de végétation qui trônait au milieux.

Dehors la température était fraiche, le ciel couvert, Lavandière. Cela ne le dérangeait pas, Kyuuji trouvait du charme à ce climat pluvieux. D’un coup d’œil circulaire, il repéra le petit Goobu, Floral, qui l’attendait patiemment dans l’herbe. Le sentant approcher Floral lui montra un sourire heureux. Le Raen s’assis contre un arbre où le Kamuy le rejoignit. Il monta sur ses genoux et s’y installa confortablement. Kyuuji entrepris de s’occuper du Goobu. Il fallait bien le nourrir et le nettoyer.

Il y avait aussi eu les Kamuy, justement. Nukh lui avait demandé son aide, en tant que Mage blanc, ou Prêtre, concernant les esprits et les Kamis. Le Chaman lui avait confié le premier Kamuy qu’il avait trouvé, un être Sylvestre, pour l’aider à s’apaiser suite à toutes ces épreuves. Le Raen l’aimait bien, mais aujourd’hui il avait Floral. De nouveau Nukh les avait conduits pour le dénicher. Mais Floral avait choisi le Prêtre pour s’y lié. Bien qu’il n’y connaisse rien en Kamuy, il savait encore prendre soin d’un esprit Sylvestre, surtout qu’il appréciait énormément son aura. Zaurak avait raison, ce n’était pas une malédiction, mais une bénédiction, il manquait juste de contrôle dessus.

Son esprit se tourna naturellement sur Zaurak, son inquiétude le prenant, il attrapa Floral et le serra dans ses bras, telle une peluche. Ce qui ne déplaisait pas au Goobu. Son ami avait été appelé au secoure par un message troublant et codé qui les avait menés dans le Coerthas, aux pieds de l’éclat de Dalamud des Coteaux Rocheux. Ils y avaient trouvé Morgause. Ce souvenir fit frissonner le Prêtre. Elle fusionnait avec le cristal alors qu’elle était en train de mourir, son âme prisonnière, ou retranchée, dans son corps. Ses instincts de survies les plus primitifs s’étaient éveillés pour l’enjoindre de fuir. Kyuuji ignorait posséder de tels instincts, mais il était resté pour veiller sur son ami. Zaurak avait ramené l’âme de Morgause dans son corps et l’avait libérée de l’éclat.

Cela aurait pu s’arrêter là, laissant simplement Kyuuji dans la crainte et la peur, mais Morgause et Zaurak étaient liés. Ce qu’elle leur révéla faisait encore frémir le Raen, tandis que Zaurak n’y voyait aucun mal, aucun problème. Le décalage se créa entre eux deux tel un fossé. Kyuuji avait eu peur sur le moment, mais il s’était rapidement inquiété pour son ami. De son côté, Zaurak ne savait pas comment gérer les émotions et les sentiments du Prêtre. Mais ils en avaient parlé. Ils s’étaient mutuellement rassurés.

Kyuuji devait être fort. Il ne pouvait plus rester dans cet état d’errance émotive et sensible. Il ne pouvait pas se permettre de stagner et laisser ses amis l’attendre. Il ne le désirait absolument pas. Il souhaitait les aider à avancer à leur rythme. Alors il devait accepter le départ de Gaelle et se reprendre en main.

Pourtant quelque chose le retient. Il vit un fragment de pierre dans son esprit. Celui que Volug lui avait donné. Cette pierre renfermait un immense pouvoir. Kyuuji s’en était servi d’une infime partie et pourtant il craignait déjà la puissance qu’il renfermait. Kaldriss avait été sauvé par Volug après cette tentative, heureusement. Mais il aurait pu le tuer alors que ce n’était pas du tout son objectif. Le Raen porta une main à son torse, sous son manteau, la chaîne était désormais ornée du fragment de pierre, à côté de son cristal. Deux objets de pouvoir dont il ne pouvait se séparer mais dont la puissance l’effrayait.

Les racines plongeaient toujours plus profondément en lui, servant à tenir le terrain sur lequel le changement construisait son nouvel être.

Fêtes des Etoiles

Kyuuji avait réuni tout le monde dans le QG de la Brigade rouge. Il avait revêtu son manteau noir du temple, plus onéreux, plus décoratif et plus précieux que son vieux manteau habituel. Il n’avait visiblement aucun cadeau dans les bras, ni aucun sous le sapin. Cela n’était pas totalement surprenant, la pauvreté du prêtre était bien connue de tous. Pourtant il souriait, de ce sourire de ceux qui sont heureux d’offrir quelque chose aux personnes auxquelles il tient.

Quand tout le monde fut arrivé, il les invita à le suivre dans le jardin, puis les guida à l’extérieur, dans un petit recoin de Lavandière. Un endroit calme, tranquille et à l’écart des regards. Il les invita à s’installer devant lui tandis qu’il s’improvisait un espace presque théâtral.

« Je n’ai pas les moyens de vous montrer ma gratitude et mon attachement comme vous le méritez tous. Je n’ai pas de talent particulier pour vous offrir quelque chose de durable… Par contre, il y a bien quelques choses que je peux faire pour vous. J’espère que ça vous ravira et que vous en garderez souvenir. »

Se disant, Kyuuji ferma les yeux et baissa la tête avant de s’asseoir sur ses talons, dans l’herbe de la Lavandière. Il posa ses mains à plat sur le sol et rapidement, ils purent sentir l’éther affluer vers le Prêtre. D’infime vibrations parcouraient la terre sous leurs pieds et convergeaient vers le Raen. Doucement il se releva, les yeux toujours fermés. De ses mains, partant du sol, des filaments d’éther, visibles, brillants, scintillants, d’un orange-brun chaleureux s’étendaient. Puis le Raen commença à danser dans des mouvements fluides et lents. L’éther de Terre poursuivait ses mains, comme s’il y était relié, formant des arabesques artistiques et brillantes.

Alors que le premier élément avait trouvé sa place dans la chorégraphie de fines gouttes cristallines et bleu d’eau vinrent s’y joindre. Tournant autour du Prêtre et répondant à sa volonté, l’Eau circulaient comme un cycle naturel. De brumes ascendantes aux gouttelettes descendantes. L’herbe se parsemaient de rosée, presque surnaturelle, reflétant et ondulants sous les pieds nus de Kyuuji qui continuait de danser avec cette lenteur infinie.

Puis, venant d’au-dessus, des volutes, tels des foulards translucides traversant le nuancier de vert, tournoyaient en spirale en rejoignant la danse. Le Vent porta les deux autres éléments pour nourrir le cycle, la danse accéléra encore légèrement, Kyuuji était visiblement plus à l’aise avec cet élément qu’avec les deux premier. Bien que le rythme paraissait toujours terriblement lent, l’effort de concentration commence déjà se voir, le front du Raen perlait de transpiration qui rejoignait à son tour la danse.

Suivant les mouvements du Prêtre, l’éther se mêlait, se liait, se concentrait. La Terre brillante formait un pilier, le tronc. Le Vent tournoyait en agitant les feuilles de l’arbre. L’Eau nourrissait et alimentait la Terre, ruisselant le long du tronc et inondant le sol. En y regardant de plus près il s’agissait seulement de l’éther, l’élément visible et éclatant de la nature.

Alors que l’Arbre d’éther était de plus en plus évident, la danse accélérait encore. La concentration du Raen était telle qu’il semblait en transe, ses paupières tremblaient, un fin sourire d’extase se dessina sur ses lèvres, ses mouvements révélant qu’il s’abandonnait presque totalement aux éléments et à l’Arbre. La Lumière, comme venue du Ciel, finit par éclairer l’Arbre de Vie et le danseur d’une douce aura blanche. Les quatre éléments qu’il savait manier étaient réunis dans une chorégraphie presque Sylvestre, tout en langueur et lenteur.

Alors que la danse semblait atteindre son paroxysme en même temps que la transe du Prêtre, tout l’éther se rassembla en lui. Puis explosa. Il répandit autour du Raen des sortes de lianes, ou de branches et des fougères, portées par le vent qui traversèrent les spectateurs sans le moindre mal, au contraire, elles leur rappelaient la force Vitale de la nature.

Après quelques instants, cette explosion douce s’épuisa, les dernières lianes disparurent. L’éther retomba, se dissipa et retourna à son état naturel. Au milieux de la scène improvisée, le Raen était épuisé. Il avait terminé sa danse dans un mouvement venant lui permettre de s’asseoir, les mains de nouveau posées à même le sol, assez similairement à sa position de départ. Il semblait particulièrement heureux du cadeau qu’il leur avait offert, malgré l’aspect éphémère et immatériel.