[CL] Réunion

Le trajet du Coerthas jusqu’à Sombrelinceil avait été éprouvant. Mais nécessaire. Il avait permis à Kyuuji de s’habituer un peu à sa cécité. Le Raen avait aussi acheté un masque pour cacher ses yeux, conscient qu’ils ne devaient pas être beaux à voir. Il se doutait que ça attirerai l’attention des gens qui le connaissaient. Il cherchait les phrases types pour détourner l’attention sans avoir à mentir quand une pensée lui vint à l’esprit. S’il devait partir du principe que n’importe qui pouvait mentir, pourquoi s’obstiner à ne dire que la vérité ? C’était remettre en question sa vocation et ses convictions, ainsi que son temple. L’esprit qu’abritait le temple de sa famille, Fujin, était très attaché à la vérité. Il avait été élevé pour en être le grand-prêtre, cette notion coulait dans les veines de Kyuuji autant que le sang de sa race. C’était au-dessus de ses forces, surtout dans son état.
Plongé dans ses pensées, Kyuuji guidait Nix à travers les allées de la Lavandière par habitude. Arrivé à l’approche du pont qui menait à la villa, le griffon s’arrêta de lui-même, ramenant le Raen à la réalité. C’était à cet endroit que Nix et Kyuuji se séparaient habituellement, pour ne pas entrer à dos de monture dans le jardin des Songes tout en laissant de l’espace au griffon pour s’envoler. Reprenant ses esprits, Kyuuji glissa de sa selle et flatta l’encolure de l’animal. Il perçut son regard insistant l’espace d’une seconde. Le Raen souffla alors un mot rassurant à Nix puis celui-ci s’envola.
Concentrant ses sens, Kyuuji se représenta mentalement ce qui l’entourait avant de franchir le pont et passer le portail. Il ne percevait pas tout aussi bien qu’à travers ses yeux, mais il pouvait reconnaitre les formes et leur position les unes par rapport aux autres, ainsi que par rapport à lui. Peut-être arriverait-il à reconnaitre quelques personnes, mais il en doutait, pas dans l’immédiat en tout cas. A cette pensée, un sourire en coin ironique étira les lèvres du Raen. Il venait de réaliser que ne voyant plus, il ne reconnaitrait pas les soldats Impériaux, il garderait donc certainement le contrôle de sa haine face à l’armée de Garldemald. Enfin, cela n’excluait pas qu’il dût travailler sur ce point quand même.
Entrant dans le jardin de la Rêverie, le Raen rejoignit rapidement la porte d’entrée puis s’installa à une table et patienta que tout le monde arrive. Comme il s’y attendait, connaitre les lieux l’aidait grandement à s’y repérer, mais il se doutait bien qu’il ne pourrait pas cacher sa cécité longtemps. Sylfeline notamment l’interrogea sur son masque mais respecta son silence. Tout comme Vherkin, bien qu’il s’en moqua un peu.
La teneur de la réunion était celle attendue. Les Fileurs avaient pensé à une solution pour arrêter l’imposteur, construire un piège à l’aide d’une matéria particulière, une Sélénide, pour entraver l’armure et ainsi récupérer les pouvoirs de ses victimes, toujours contenus dans l’arma. Kyuuji ne savait pas ce qu’était une Sélénide, comme tout le monde semblait comprendre de quoi il s’agissait, il préféra taire son ignorance, pour interroger quelqu’un plus discrètement quand il en aurait l’occasion. Il ne voulait pas ralentir la réunion alors qu’il ne s’y sentait pas à sa place.
En sortir de la réunion, Prinesca, accompagnée de Greil et Eve, convoquèrent Fafnir, Iris la sœur d’Arek, et Kyuuji dans son bureau. Ils avaient statué de leur punition. Il fut décidé que Fafnir se rende pendant une lune auprès d’un peuple Gnatt, pour apprendre un autre point de vue que celui de son clan. Arek, dangereux tant que son autre personnalité pouvait prendre le dessus, serait surveillé à la Villa. Kyuuji, quant à lui, serait envoyé à Ishgard, d’abord auprès de Cid Nan Garlond en travaillant dans les Forges Garlond, puis auprès de Lucia Goe Junius et des templiers de l’Ordre. Ce séjour à Ishgard, auprès de deux natifs Garlemaldais combattant pour la cause d’Eorzéa, avait pour but de lui apporter un autre point de vue afin qu’il se libère de sa haine irrationnelle. C’était à la fois une très bonne leçon mais aussi une bien grande épreuve pour le Raen. Ses souvenirs de sa vie au sein de l’armée de Garlemald n’allaient certainement pas le laisser en paix. Conscient qu’il s’agissait à la fois d’une punition et d’une chance, Kyuuji ferait son possible pour répondre à leurs attentes et apprendre le plus possible auprès de ces deux figures importantes.
Une fois les sanctions distribuées, Eve, qui avait rencontré Kyuuji quelques jours plus tôt pour faire un échange de livres, se montra curieuse et méfiante vis-à-vis de son masque. Sachant que sa décision ne serait pas certainement pas comprise ni acceptée, le Raen s’expliqua en privé avec les Fileurs. Il leur révéla ce qu’il s’était infligé et pourquoi. Abasourdis, ils ne comprirent pas son geste, Prinesca et Eve voulurent le soigner tandis que Greil s’emporta, énervé par ce gâchis. Il lui certifia qu’à son retour d’Ishgard, ils auraient une sérieuse conversation tous les deux. Kyuuji ne doutait pas qu’il n’y échapperait pas.
Malgré leur incompréhension, ils respectèrent finalement le choix du Raen, non sans lui dire ce qu’ils en pensaient, qu’il était un imbécile et que son geste était stupide. Kyuuji s’était préparé à cette réaction, il ne réagit pas l’insulte, il voulait seulement veiller à ce que sa décision soit respectée à défaut d’être comprise.
S’apprêtant à quitter le bureau de Prinesca, Kyuuji remis son masque et les remercia, pour la chance qu’ils lui offraient de se racheter et d’apprendre. Puis il retourna dans le hall de la Rêverie.

[CL] Ishgard – Les Forges

Ishgard était terriblement froide. Tant pour le climat que pour l’ambiance. Les Ao ra n’y étaient plus aussi mal vu qu’auparavant, mais les tensions étaient encore bien palpables. Heureusement, Kyuuji ne souffrit d’aucun regard réprobateur, ne pouvant les voir, ni de gestes déplacés, sa condition d’aveugle jouait peut-être en sa faveur. Il avait décidé de ne plus porter son masque n’ayant pas de raison de cacher sa cécité. Personne ne s’inquiéterait du changement puisqu’il ne connaissait personne ici.
Depuis l’entrée, un pont immense, et à travers sa perception particulière, le Raen observa la cité Sainte. Toute en hauteur, en tours, en enceintes, elle manifestait sa prospérité passée. Pourtant, Kyuuji remarqua tout de suite les bas-quartiers, les dégradations subies lors de leurs affrontements incessants avec les Dravaniens depuis des années et l’austérité latente. Bien que le dirigeant actuel de la cité ait mis un terme à ces conflits et engager de grands changements politiques, la ville ne s’était pas encore relevée.
Réalisant qu’il était resté au milieu du chemin, Kyuuji se dirigea vers un garde pour lui demander son chemin. Il cherchait les Forges de Garlond, où il devait retrouver Cid Nan Garlond. Le garde, certainement surprit, ne répondit pas immédiatement, et le temps qu’il formule sa réponse, un homme s’était approché.
— Vous devez êtes la personne envoyé par les Songes de Nymeia ?
Se retournant et s’inclinant par politesse, Kyuuji acquiesça.
— C’est bien moi, je suis Kyuuji Atagi.
Un instant de silence flotta, puis l’homme reprit la parole.
— On m’a bien parlé d’un Ao ra et vous correspondez à la description… Mais on m’a pas parlé d’un aveugle…
Kyuuji haussa les épaules avec un sourire gêné.
— C’est tout récent, les officiers de ma Compagnie eux-mêmes ne sont au courant que depuis hier soir.
— Que vous est-il arrivé ?
— J’ai fait bon nombre d’erreurs, j’en paie le prix.
Si l’homme réagit, il le fit discrètement, si bien que Kyuuji n’en perçut rien. Au bout de quelques secondes de silence, l’homme reprit la parole en se retournant.
— Bref, venez. C’est par là. Moi c’est Audric.
Il mena Kyuuji à travers les rues d’Ishgard, lui servant de guide. Oubliant certainement sa cécité, il lui indiquait les endroits notables en les montrant du doigt. Devant la taverne justement, Audric s’arrêta et se retourna vers le Raen.
— Je vous montre des choses… Mais vous voyez pas… Vous auriez pu m’arrêter…
Avec un franc sourire, le Raen se passa un doigt le long d’une corne.
— Je ne vois pas, mais je perçois les choses autrement. Tant que vous ne me demandez pas de lire, de vous donner la couleur de quelque chose ou de percevoir certains détails, considérez que je ne suis pas aveugle.
Encore une fois, Kyuuji ne capta pas la réaction de l’homme, seulement qu’il croisa les bras.
— Ouais…
Il n’était clairement pas convaincu. Amusé, le Raen sourit de nouveau.
— Comment vous le prouvez ?
Audric leva la main et fit un signe, ou un geste, indistinct pour les sens de Kyuuji.
— Combien j’ai de doigts ?
— C’est au-dessus de ce que je perçois malheureusement…
Avec un bref rire, l’homme tendit alors la main droite devant lui, comme pour poignée de main et attendit. Comprenant ce qu’il voulait, Kyuuji avança d’un pas et lui saisit la main avec une légère hésitation, puis la serra pour le saluer.
— OK, je vous crois… Faudra que j’essaie d’autres trucs avec vous, c’est rigolo.
— Avec plaisir, ça pourra certainement améliorer ma perception.
— C’est si récent ?
— Ça date de trois jours.
Cette fois, Kyuuji perçut aisément son mouvement de surprise.
— C’est tout guéri… enfin, vos yeux, je veux dire, ils sont … cicatrisés !
— Je suis me suis chargé de les soigner.
— Ah oui… élémentaliste, c’est ça ?
— C’est exacte.
Audric reprit sa route tout en discutant, menant Kyuuji jusqu’aux Forges où l’attendaient Cid Nan Garlond et deux autres personnes, un Roegadyn et un lalafell.
Débuta alors une expérience toute particulière pour le Raen. Ignorant et incompétent au possible, en plus d’être aveugle, lui trouver des tâches adaptées et lui permettant d’apprendre auprès de Cid, ne fut pas aisé. Mais l’ingénieur n’était pas du genre à abandonner. Il constata rapidement que Kyuuji retenait très bien ce qu’on lui disait, cela palliait son incapacité à lire, quant à sa mémoire spatiale et visuelle – étonnement il n’arrivait pas à trouver un meilleur terme, elle était remarquable. Profitant de ces qualités, Cid lui confia d’abord des inventaires, cela permit au Raen d’intégrer nombre de notions concernant leurs activités dans les Forges. Puis l’ingénieur décida de lui parler et de lui montrer ce qu’ils faisaient réellement dans ses ateliers. Des recherches sur l’éther et le céruleum ainsi que des réalisations technologiques combinant leur savoir éthérologique et magiteck pour l’essentiel.
Ne négligeant pas la raison de la présence du Raen, ils discutèrent également de comment Cid en était arrivé à trahir Garlemald pour défendre Eorzéa, de comment la majorité de ses hommes venaient aussi de l’Empire et de pourquoi il se refusait à appliquer les même méthodes qu’eux. Devant la sagesse, la droiture, l’intelligence et l’humilité de l’ingénieur, Kyuuji se sentait bien insignifiant et honteux. La leçon s’annonçait intense et efficace. Elle commençait déjà à s’ancrer dans son esprit.

[CL] Ishgard – Templiers

La première moitié du séjour à Ishgard de Kyuuji était désormais terminée. Le Raen avait beaucoup appris auprès de Cid et de ses ingénieurs, des leçons concernaient à la fois les activités des Forges et l’aspect humain. Sa haine pour l’armée de Garlemald n’avait pas disparu, mais elle ne risquait plus de prendre le contrôle de Kyuuji. Malheureusement, ce séjour l’avait aussi isolé. Déjà déstabilisé et fragilisé, il avait plongé dans la dépression et errait autour de pensées suicidaires. Rejoindre un corps militaire tel que les templiers de l’ordre n’avait pas amélioré son état. Hanté par les souvenirs de l’armée et des Infortunés laissés derrière lui, Kyuuji ne dormait plus et avait perdu le peu d’appétit qui lui restait.
Les templiers, d’abord réfractaires à l’idée d’intégrer un stagiaire aveugle dans leur rang, l’avaient finalement accueillit quand il s’était montré utile en soignant les blessés. Ils lui avaient ensuite montré un grand soutien moral, connaissant bien les problèmes engendrés par la guerre ou simplement le fait de combattre. Coutumiers de la dépression, du stress et des traumatismes, les templiers et Lucia l’avaient aidé naturellement en le faisant parler de son vécu sans émettre de jugement. A leur contact, Kyuuji apprit énormément sur les différentes structures armées d’Erozéa, mais surtout sur les particularités de chacune. Il a ainsi pu se rendre compte de ce qui les éloigne, qu’il s’agisse des grandes compagnies, des compagnies libres ou des templiers, de l’armée de Garlemald. Loin de souffrir de sa cécité, le Raen avait participé à plusieurs patrouilles dans la cité d’Ishgard mais aussi à l’extérieur et avait veillé les blessés, pour l’essentiel de ses missions sous les ordres de Lucia.