Forêt de Sombrelinceul : Libération

Une douleur sourde à l’épaule sortit le Raen de son sommeil. La chute dans la boue, les trois nuits à dormir à même le sol, la rude traversée de la forêt et maintenant une nuit passée sur un plancher de bois eurent raison de ses muscles et articulation. Kyuuji s’étira douloureusement et s’allongea sur le dos. D’après le silence et l’obscurité, il ne devait pas encore faire jour. Pourtant il se sentait reposé et serein. Le souvenir revenu de son frère apaisait son esprit mais réveillait en lui des sentiments de mélancolie et de regrets. A cela s’ajoutait une rancœur froide et insidieuse à l’encontre de Venceslas, le Hyurois qui l’avait arraché à sa famille et qu’il n’arrivait pas à appeler son ami, malgré ses quelques souvenirs affectueux. Kyuuji se dit qu’il était peut-être bien rancunier, mais cela lui importait peu. Il voulait simplement revoir son frère.

A contrecœur, le Raen réalisa qu’il était trop tôt pour avoir ce genre de pensées. Il fit rapidement le compte de ses rêves. Quatre hypothétiques souvenirs était bien trop peu pour se faire une idée de sa vie ou de son histoire. Il mit donc de côté tous ses sentiments et décida de profiter de la quiétude matinale pour faire le tour du village. Enfin, s’il le pouvait. Kyuuji appela le garde. Se fut un Miqo’te en uniforme jaune qui se présenta à l’entrée de la tente.

— Oui ?

— Puis-je faire un tour pour me dégourdir et m’aérer ?

— Tout le monde dort encore, je n’y vois pas d’inconvénient. Je vous accompagne par contre.

Kyuuji acquiesça et sortit en compagnie du garde qui lui fit visiter le village endormi. Le Ranch de Brancharquée.


L’officier de la garde entra sans cérémonie dans la tente de Kyuuji. Il était accompagné d’un garde Elézen et d’un Hyurois.

— Bonjour, Atagi, le salua l’officier.

Kyuuji lui répondit par un signe de tête et dévisagea les deux autres. Le garde lui était familier, il avait déjà eu l’occasion de discuter avec lui mais ne connaissait pas son nom. Comme celui de l’officier ou des autres gardes, réalisa le Raen. Le Hyurois était de taille moyenne pour les gens de sa race. Ses cheveux teints en bleu dont les racines noires révélaient leur véritable couleur, étaient coupés ras sur les côtés, mais restaient longs sur le dessus. Rassemblés et noués en arrière, ils dégageaient son visage aux traits fins, presque efféminés, et s’accordaient avec son regard bleu clair, perçant comme l’acier, mais étonnement chaleureux. Il portait une armure de cuir par-dessus une chemise blanche, et une épée longue à la hanche. Kyuuji mit de longues secondes à réaliser qu’il le connaissait. Le Hyurois s’avança en souriant au moment où le Raen le reconnu. Venceslas.

— Bonjour, Kyu ! J’ai eu du mal à te retrouvé. Pourtant les Raens ne courent pas les rues à Sombrelinceul.

Kyuuji fut assaillit de nombreuse émotions et sentiments contradictoires. Le temps d’y mettre un ordre et qu’il décide comment réagir, l’officier s’était avancé et lui avait pris les poignets. Il lui défit les fers qu’il n’avait pas quittés depuis son arrivée, huit jours plus tôt.

— Monsieur Miller a confirmé ton identité et ta version, tu es désormais libre. Au nom de l’ordre des Deux Vipères, je te présente mes excuses.

Le Raen se frotta les poignets en secouant la tête.

— Ce n’est rien, je comprends. Je n’ai pas été d’une grande aide non plus pour prouver ma bonne foi.

Le Hyurgoth haussa les épaules.

— Nous n’avons pas l’habitude de ce genre de troubles par ici. Heureusement, cette affaire rentre finalement dans l’ordre.

— Oui, en effet.

Le Raen le remercia d’un signe de tête avant de se tourner vers Venceslas, qui l’observait en souriant.

— Merci de ton aide.

— Je t’en prie, Kyu. Je suis un peu en retard, mais pour ma défense, j’ai également eu ma part de problèmes. Je te raconterai ça autour d’une bière.

Sur ces mots, il sortit de la tente, laissant Kyuuji seul avec les deux gardes. L’officier se pencha vers lui avec un air de confidence.

— Je ne lui ai pas parlé de ton amnésie, pour des raisons évidentes. Libre à toi de le faire. Tu es innocenté, mais sache que les gens du coin n’ont pas l’habitude de voir des Ao ra, tu risques d’attirer les regards et les préjugés.

— Je vous remercie, officier.

L’homme écarta sa gratitude d’un geste et reprit d’un air sérieux.

— Tiens-toi correctement, je ne voudrai pas avoir à te remettre les fers tout de suite.

— J’y veillerai.

Les deux hommes se saluèrent d’un signe de tête et sortirent de la tente.

Forêt de Sombrelinceul : Retrouvailles

En rejoignant Venceslas à l’extérieur, le Raen remarque de nombreuses paires d’yeux curieuses ou méfiantes à son égard, mais personne ne semblait enclin à le menacer ou à fuir. Les gardes avaient certainement fait savoir qu’il n’était pas leur ennemi.

Le Hyurois le regarda approcher et croisa les bras sur la poitrine.

— Tu n’as pas été facile à trouver, Kyu. Si ne je te connaissais pas aussi bien, je penserais que tu te cachais pour m’éviter.

Kyuuji prit cette remarque textuellement. Le reproche eut l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière qu’était sa rancœur. Il explosa avant d’avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait.

— Ne croit pas que mon amitié t’est acquise. Encore moins qu’elle t’est due !

Tous les regards convergèrent sur le Raen et le Hyurois aussi surpris, si ce n’est plus, que les autres par la saute d’humeur de Kyuuji. Sans attendre, l’Ao ra se détourna et s’engagea sur la passerelle qui menait à la modeste auberge du village.

Ignorant sciemment le silence qui s’abattit à son entrée, il commanda une bière et s’installa à une table. Les clients à proximité s’éloignèrent aussi discrètement que possible, ou se recroquevillèrent pour tenter de passer inaperçu.

Quelques minutes après que la serveuse la plus courageuse lui eut déposé une chope, Venceslas fit son entrée. D’un coup d’œil, il repéra le Raen. Il le rejoignit et s’assit en face de lui.

— Je n’ai jamais pensé que ton amitié m’était due. Mais j’avoue que je la croyais acquise.

Il n’y avait plus la moindre trace de critique ni de reproche dans sa voix. Kyuuji comprit qu’il avait réagit excessivement et se força à se calmer.

— C’était peut-être le cas. Je n’en sais rien.

Venceslas le regarda en fronçant les sourcils.

— « C’était », « tu n’en sais rien » ?

Le Raen soupira profondément en se remémorant la complicité qu’ils semblaient avoir durant la bataille ou son enfance, dont il avait rêvé, et se résigna à lui expliquer sa situation.

— Je suis amnésique. Je n’ai presque aucun souvenir.

Le Hyurois fut dépité. Il le regarda la bouche béante et les yeux écarquillés. Dans un murmure à peine audible, il répéta ses paroles.

— Amnésique ?

Kyuuji acquiesça de la tête et détourna le regard, incapable de soutenir celui du Hyurois, frappé de stupeur.

— Je suis désolé, je ne savais pas, s’excusa Venceslas en se remettant de sa surprise.

Le Raen haussa les épaules, sans quitter des yeux un détail auquel il ne portait pas la moindre attention, il ne faisait aucun effort pour cacher sa colère.

— Le savoir aurait-il changé quelque chose ?

— Peut-être.

Un silence gêné s’installa entre eux. Kyuuji reporta son attention sur le Hyurois. Il avait détaché ses cheveux. Une cascade bleue tombait désormais jusqu’à ses épaules, encadrant son visage aux traits tristes. Les cheveux ainsi lâché accentuaient le côté efféminé de ses traits. Cette vision éclipsa légèrement la colère du Raen au profit d’une petite gêne, sans qu’il sut pourquoi. Venceslas laissait son regard errer sur la salle commune.

— Ta rancœur a toujours été tournée vers les autres. Jamais vers moi. C’est beaucoup plus désagréable que je ne le pensais.

Cette révélation fit reculer d’avantage la colère de Kyuuji, laissant sa curiosité prendre le dessus.

— Suis-je vraiment rancunier ?

Venceslas lui montra un sourire à la fois ironique et contrit.

— Et pas qu’un peu !

Le Hyurois soupira de nouveau et se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les yeux fixé sur le plafond.

— Je n’aurai jamais cru ça possible…

La frustration de Kyuuji disparut enfin devant le comportement désinvolte du Hyurois.

— Que je sois amnésique ?

Venceslas, sans quitter des yeux le plafond, rougit et marmonna.

— Non, que tu puisses m’en vouloir.

D’un sursaut, le Hyurois se reprit. Il se redressa et chassa le sujet d’un geste, comme il l’aurait fait d’une mouche.

— Allez, raconte-moi ce qui t’est arrivé.

Kyuuji détourna le regard et lui raconta son périple dans la forêt et son arrivée au village.

Forêt de Sombrelinceul : Tension

Venceslas ne semblait pas s’émouvoir du récit du Raen. Pour toute réaction, il se passa une main sur le menton.

— Et de quoi te souviens-tu ?

Kyuuji ferma les yeux en se remémorant son premier songe.

— D’un combat. Tu m’avais sauvé la vie.

— C’était quand ?

L’absurdité de la question fit rejaillir la frustration de Kyuuji. Il bondit et s’emporta.

— Comment le saurais-je, Miller ?

Venceslas serra les poings et se leva à son tour, hors de lui. Il attrapa le Raen par le col de sa chemise et le força à se pencher vers lui, leur nez se touchant presque. Le Hyurois grogna entre ses dents.

— Je t’interdis de m’appeler par mon nom !

L’instant d’après, tous deux furent surpris par leur propre réaction et celle de l’autre. Ils se dévisagèrent quelques secondes avant de se rasseoir exactement en même temps. Venceslas fit claquer sa langue de frustration en détournant les yeux. Le Raen réalisa que la situation était aussi délicate pour lui que pour le Hyurois. Mais aucun d’eux ne s’excusa de sa réaction excessive.

Venceslas finit par rompre le silence en revenant au sujet initial.

— J’imagine que tu ne peux pas le deviner. Quels uniformes portions-nous ?

— Je n’y faisais pas attention dans mon souvenir, laisse-moi me concentrer.

Un silence tendu s’installa et s’éternisa le temps que Kyuuji se rappelle de ce qu’il avait considéré comme un insignifiant détail au moment des faits

— Je portais une robe rouge et noire. Nos compagnons et toi portiez une armure ornée d’un oiseau aux mêmes couleurs. C’est tout ce dont je me souviens.

Venceslas hocha la tête.

— Je vois. Tu as d’autres souvenirs ?

Le rêve suivant avait tellement marqué le Raen qu’il n’eut aucun mal à s’en rappeler.

— Nous étions sur un bateau pour Eorzéa. Nous nous disputions…

Il n’eut pas besoin de terminer sa phrase pour que le Hyurois comprenne de quoi il parlait. Venceslas la compléta d’un ton las.

— A propos d’un allé simple. Je savais que tu m’en voulais pour ça.

— Non, je n’étais pas fâché après toi ce jour-là. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai ressentit aucune rancœur, juste des regrets.

Venceslas parut d’abord soulagé puis de nouveau soucieux.

— Je te crois. Quoi d’autre ?

Quelque chose dans le comportement et l’empressement du Hyurois agaça Kyuuji. Il plissa les yeux et sa voix se fit plus sévère.

— Un souvenir de mon enfance. De ma famille. Nous venons du même village et étions amis.

Venceslas hocha la tête presque tristement.

— C’est vrai, nous avons grandis ensemble.

Le Hyurois le regardait comme attendant la suite. Qui ne venait pas.

— Rien d’autre ? s’inquiéta Venceslas.

Une pointe d’effroi transparut dans sa voix. Quand Kyuuji secoua négativement la tête, le visage de l’humain se décomposa. Il s’affala sur le dossier de sa chaise et rejeta la tête en arrière amèrement.

— Avec si peu de souvenirs. Et ceux-là de surcroit. Je comprends ta colère.

Après un silence pesant, Venceslas reprit doucement.

— Je ne sais pas quoi faire. Je pourrai tout te raconter. Avant, tu m’aurais cru sur parole. Mais dans ton état, je pense qu’il vaut mieux attendre que tes souvenirs te reviennent.

Écœuré et en colère, Kyuuji ne put qu’approuver sèchement.

— En effet.

De nouveau, un lourd silence s’installa. Ils évitaient soigneusement de croiser le regard de l’autre pendant un long moment. Venceslas finit par se redresser et reprit la parole.

— Tu ne peux pas rester comme ça. Ici et seul, je veux dire. J’ai des obligations à remplir à Gridania. Je pense que tu devrais m’y accompagner.

Après une courte pause, il ajouta sombrement.

— Au moins le temps que tu trouves mieux à faire, si ma présence t’est insupportable.

Réalisant qu’il avait raison, le Raen lui fut reconnaissant de sa proposition.

— Gridania ?

Venceslas se leva en souriant, apparemment soulagé et content. Il sortit quelques gils d’une poche et les déposa sur la table.

— Gridania, confirma-t-il. Je t’expliquerai ce que tu dois savoir du coin pendant le trajet, nous en avons pour plusieurs jours.

Kyuuji se leva à son tour et regarda la bière qu’il n’avait même pas gouté.

— Je viens de réaliser que j’ai commandé une bière, que je ne l’ai pas but et que je n’ai pas de quoi la payer.

Venceslas éclata de rire. La bêtise du Raen avait au moins le mérite d’avoir réduit la tension à néant. Le Hyurois sourit d’un air complice et se dirigea vers la sortie. Kyuuji partit dans un fou rire à peine contrôlable en remarquant que le Hyurois n’avait rien commandé.

Forêt de Sombrelinceul : Ixali

Le soleil déclinait derrière les arbres de la forêt.

Venceslas et Kyuuji avaient quitté le Ranch de Brancharquée trois jours plus tôt. Avant leur départ, Venceslas avait fournit au Raen le minimum nécessaire pour voyager, des vêtements chauds, sacs, couvertures, rations et de quoi écrire. Il lui avait également appris qu’ils se trouvaient dans la forêt de Sonbrelinceul. Un territoire dépendant de la Cité-état Gridania, dont la protection et la sécurité étaient maintenus par la grande compagnie de l’Ordre des Deux Vipères. Cette organisation était la plus pacifique de la région, Kyuuji s’estimait heureux d’être tombé sur eux plutôt que d’autres au village de Brancharquée.

Depuis leur départ, le Hyurois n’avait fait aucune remarque ni la moindre référence à leur passé commun ou la raison de leur séparation. Dès qu’un de ces sujets étaient abordés, Venceslas répondait inlassablement qu’il devait d’abord s’en rappeler pour en discuter, afin de ne pas l’influencer.

Le Hyurois réunit les branches et brindilles sèches qu’il avait ramassées et alluma un feu de camp pour la nuit. Il partagea les rations et s’assit par terre un peu plus loin, sans un mot. Il semblait pris dans ses pensées, comme absent. Remarquant le comportement de son compagnon, Kyuuji ressentit le besoin de le ramener à la réalité.

— Tout va bien, Venceslas ?

Tiré de sa rêverie, le Hyurois cligna des yeux et balaya sa question d’un geste.

— Je réfléchissais.

Le silence, qui était devenu coutumier, s’installa quelques minutes avant que Kyuuji ne reprenne la parole.

— Je ne t’ai pas demandé comment tu m’avais retrouvé au Ranch.

Le Hyurois haussa les épaules.

— J’ai quelques relations au sein de l’ordre des Deux Vipères et des Veilleurs. Quand je suis rentré à Gridania, j’ai appris qu’ils recherchaient l’identité d’un Ao ra. Sans nouvelle de toi, je n’avais rien à perdre à me renseigner, je me suis donc rendu à Brancharquée.

Kyuuji acquiesça. Une explication somme toute assez simple et logique. Mais il restait quelque chose qu’il ne comprenait pas.

— Tu as dit être en retard. Je ne comprends pas.

Venceslas soupira et réfléchit. Il hésitait visiblement à lui en parler. Peut-être allait-il éviter le sujet avec sa remarque habituelle.

— Je suppose qu’il y a certaines choses dont je peux te parler sans empiéter sur tes souvenirs perdus. Depuis que nous avons été séparés, il s’est écoulé plusieurs lunes. Quand je t’ai vu au Ranch, je croyais que tu y étais prisonnier depuis des lustres.

Venceslas haussa de nouveaux les épaules, comme si tout cela avait bien peu d’importance.

— Je n’ai même pas pensé à demander depuis quand tu étais là.

Ainsi, quelque chose était arrivée après leur séparation, provoquant l’amnésie de Kyuuji. Écartant mentalement le sujet, le Raen repensa à ce qu’il avait dit.

— Quel genre d’obligations t’amène à Gridania ?

— Souvient t’en et on pourra en reparler.

Le silence qui s’abattit cette foi, dura jusqu’à la tombée de la nuit. Ils installèrent leur couchage et Kyuuji proposa de prendre le premier tour de garde.

 

Une main plaquée sur sa bouche réveilla le Raen en sursaut. Penché au dessus de lui, Venceslas lui faisait signe de ne pas faire de bruit. Il hocha la tête pour montrer qu’il était réveillé et avait compris la consigne, alors le Hyurois le libéra. Venceslas leva un doigt et indiqua une direction, puis en leva deux autres et indiqua la direction opposée. Enfin, il tapota son épée deux fois et dessina un arc dans l’air en montrant la première direction qu’il avait indiquée. Bien que concises, ces explications paraissaient claires pour Kyuuji. Il y avait trois individus, deux armés d’épées ou armes semblables qui approchaient par le sud, et un autre armé d’un arc par le nord.

Le Raen attrapa son arme et s’accroupit silencieusement à côté de Venceslas. Par geste, le Hyurois lui fit comprendre qu’il s’occupait du groupe du sud tandis que Kyuuji devait se charger de l’archer. Ils échangèrent un signe de tête et se séparèrent. Étrangement, Kyuuji savait ce qu’il avait à faire. Il devait s’approcher de l’archer pendant que Venceslas contournait l’autre groupe. Ce serait au Raen d’engager le combat et de neutraliser rapidement l’archer, son compagnon occuperait les deux autres jusqu’à ce qu’il le rejoigne pour le soutenir.

Une fois en position, Kyuuji découvrit son ennemi. Un Ixal. Il avait une attitude ouvertement hostile et attendait le signal de ses camarades, une flèche encochée. Le Raen n’aurait pas de remord. Il patienta encore quelques instants puis se concentra sur l’éther. Sa tête se mit à tournée et il perdit l’équilibre. Il perçut le cri d’un Ixal et les bruits du combat qui s’engageait.

Souvenir : Invasion

Les cris et bruits de combats tirèrent Kyuuji de son sommeil. Il ne faisait pas encore jour pourtant une inquiétante lueur rouge perçait les rideaux de la fenêtre de sa chambre. Pris d’une soudaine épouvante, le Raen se leva d’un bond et se dirigea vers la porte. Le battant glissa sous ses doigts au moment où un homme en armure l’ouvrit brusquement, l’obligeant à reculer pour ne pas le heurter. D’un geste brusque le soldat attrapa Kyuuji par le bras et le força à le suivre.

— Rejoint les autres et tient toi tranquille !

Bien que parfaitement réveillée à présent, Kyuuji ne comprenait rien à la situation.

— Que se passe-t-il ?

Le soldat le brusqua un peu plus, visiblement contrarié.

— Et tait-toi !

Il mena le jeune Raen jusqu’à l’entrée du temple. La cour accueillait déjà presque tout le village. Les hommes et les jeunes étaient rassemblés d’un côté tandis que les plus âgés, les femmes et les enfants se tassaient de l’autre. Kyuuji fut emmené dans le premier groupe, bientôt rejoint par Venceslas.

Au sein de l’autre groupe, le Raen repéra son père qui serrait son frère contre lui et jetait des coups d’œil alarmés autour de lui. Enfin, leurs regards se croisèrent. Il parut un instant rassuré, mais rapidement il lui fit comprendre qu’il devait s’occuper des gens à proximité. Kyuuji réalisa soudain que parmi les gens de son groupe, certains étaient littéralement effrayés, d’autres choqués, et quelques uns blessés. Le Raen joua son rôle de successeur à la tête du temple. Il rassembla l’éther et échangea quelques mots rassurants. Il conjugua l’effet apaisant de l’éther à celui de ses mots, soulageant la tension des personnes les plus troublées. Il répéta son action plusieurs fois et concentra d’avantage d’éther pour rétablir les blessés.

Ce faisant, Kyuuji attira le regard de plusieurs soldats qui les surveillaient. L’un d’eux pointa son doigt sur lui et dit un mot à son voisin. Celui-ci fendit la foule et se saisi du Raen. Ébranlé par la manipulation de l’éther, Kyuuji se débattit fébrilement, mais la poigne du soldat était bien trop ferme pour résister. L’homme le conduisit jusqu’à l’entrée de la cour, celle qui donnait sur le village.

Un Roegadyn, tout en armure également et vêtu d’une cape et d’un heaume plus impressionnant que les autres, les dévisageait.

— Que m’apportes-tu, soldat ?

L’homme qui tenait toujours Kyuuji le força à se mettre à genoux devant le Roegadyn.

— Un mage, Lieutenant Quo Thorne. Il était en train de faire de la magie pour guérir les blessés.

Le Roegadyn sourit, une grimace que le Raen qualifia de dangereuse.

— Voila qui est intéressant. La pêche s’annonce bonne. Emmène-le au convoi.

Kyuuji qui avait enfin récupéré du contrecoup, se débattit plus franchement et tenta de se libérer de l’étreinte du soldat. L’officier, amusé, regardait la scène sans sourciller. Quand il parut évident que le soldat n’arriverait pas à maîtriser le Raen seul, il fit un geste et un autre soldat s’empressa d’aider le premier.

— C’est qu’il a de l’énergie, le cornu ! C’est bien, le chef sera content. Emmenez-le !

Les deux hommes qui maintenaient Kyuuji au sol le remirent debout. Il profita de se retrouvé face à l’officier pour lui parler.

— Qui êtes-vous ? Et que nous voulez-vous ?

Thorne grimaça un nouveau sourire menaçant.

— On est l’armée de Garlemald. On vient recruter des volontaires.

D’un geste, il ordonna aux soldats de l’emmener. Effaré et dépité, Kyuuji n’avait plus la force de se débattre. Il se laissa conduire jusqu’à l’entrée du village où un convoi de véhicules pourvus de cellules l’attendait. Les soldats lui passèrent des fers et des entraves aux chevilles et le firent monter dans une des cellules, en tête du convoi.

En quelques heures, tous les véhicules étaient pleins d’hommes, de femmes et de d’adolescents. La majorité d’entre eux étaient soit apeurés, soit désespéré, mais il y avait quelques personnes résignées. C’était le cas de Venceslas. Il avait aussi réussi à se faire enfermé dans la même cellule que Kyuuji. Il avait toujours été plus débrouillard que le Raen. Plus débrouillard et plus rapide à s’adapter.

Une fois le convoi en route, les deux amis regardèrent le village s’éloigné derrière eux. Il n’y avait personne pour les voir partir et le silence résignait dans les cellules.

Venceslas se rapprocha du Raen et lui indiqua le Lieutenant Thorne d’un signe de tête.

— Ils veulent nous forcer à combattre pour eux en échange de la sécurité de ceux restés au village.

Kyuuji hocha la tête.

— Je m’en doutais. Des volontaires, hein…

Acquiesçant d’un air dépité, le Hyurois s’assit par terre et s’installa le plus confortablement possible malgré les entraves. Il fit signe aux autres de l’imiter et ouvrit la bouche pour parler, mais ce fut un cri que le Raen entendit.

— Kyu, réveille-toi bon sang !

Forêt de Sombrelinceul : Crainte

Le Raen ouvrit les yeux.

Venceslas était penché au-dessus de lui, du sang coulait d’une plaie ouverte sur son front. Il semblait plus inquiet pour Kyuuji que pour sa propre blessure.

— Tu vas bien ?

Le Raen cligna des yeux et s’assit, reprenant petit à petit pieds dans le présent.

— Oui, juste un souvenir. Mais toi… laisse-moi te soigner.

Venceslas essuya son front sur sa manche.

— C’est juste une égratignure, ça saigne plus qu’il n’en faut à la tête. Tu es tombé inconscient à cause d’un souvenir ?

Ignorant sa question, Kyuuji rassembla l’éther et projeta sa force salvatrice sur le Hyurois. En quelques secondes, sa plaie se referma, ne laissant que du sang séché sur son visage.

— Je suis désolé.

Venceslas s’assit à son tour en secouant la tête.

— Ce n’est rien. Je m’en suis sorti. Mais un souvenir, tu dis ?

Ne pouvant plus échapper à la question, Kyuuji haussa les épaules pour minimiser l’effet que les rêves avaient sur lui.

— Oui. Je ne saurais t’expliquer, mais je me retrouve toujours dans un état second quand un souvenir me revient.

— Ça va mieux ?

Le Raen secoua doucement la tête et reprit enfin tous ses esprits.

— Maintenant, oui.

Venceslas se releva et lui tendit la main.

— Navré de te pressé, mais nous ne devons pas rester ici trop longtemps. Un des Ixali s’est enfui, il ne va pas tarder à ramener ses copains.

Kyuuji se hissa debout avec l’aide de son compagnon et découvrit le corps d’un Ixal à quelques yalms de là, plusieurs entailles lui couvrant le torse. Ils retournèrent à leur campement et rangèrent rapidement leurs affaires avant de reprendre la route dans la plus grande discrétion possible.

Après quelques heures de marche, Venceslas estima qu’ils étaient assez loin. Il s’arrêta pour se reposer, la nuit avait été courte et il restait encore plus d’un jour de trajet. Ils pouvaient prendre quelques heures de repos pour repartir en forme. Le Hyurois s’assit contre un arbre et se massa les épaules

— Alors, quel était ce souvenir ?

Kyuuji hésita à lui en parler. Il ne savait pas quoi en penser. Il avait ressentit une grande colère quand il avait apprit que son ami était responsable de leur exile en Eorzéa. Mais ce souvenir jetait une haine plus grande pour l’armée et l’Empire de Garlemald, réels responsables de son arrachement familial. Pourtant, il n’arrivait pas à pardonner à Venceslas. Et encore moins à Garlemald. Il avait l’impression que son esprit tournait en rond. Penser à l’un l’emmenait à penser à l’autre, empirant la colère ou la haine qu’il ressentait. De plus, s’ils avaient fait partie de l’armée, ils étaient peut-être bien les ennemis d’Eorzéa, comme le soupçonnaient les gardes du Ranch. Non, il ne savait décidément pas quoi en penser.

Comme le silence s’éternisait, Venceslas s’étira bruyamment, faisant mine d’ignorer sa propre question. Face à sa politesse, Kyuuji décida qu’il n’avait rien à perdre à lui en parler, il espérait même pouvoir lui soutirer quelques réponses.

— C’était celui du jour où l’armée de Garlemald est venue nous chercher au village.

Le Hyurois le regarda d’un air grave un instant puis hocha la tête.

— Je vois. La partie la moins agréable commence à revenir.

— Nous avons fait partie de l’armée garlemadaise.

— C’est vrai.

Kyuuji fut pris d’un soudain effroi.

— Encore aujourd’hui ?

Venceslas soupira.

— Souvient-t’en…

Exaspéré par cette réplique, le Raen l’interrompit.

— Je dois savoir, Venceslas ! J’ai besoin de savoir ! Sommes-nous des espions ou quelques choses comme ça ?

Son compagnon sembla très surprit et fronça les sourcils.

— J’avoue que j’ai du mal à te reconnaître. Tu t’énerves, tu t’emportes, tu cris, ça ne te ressemble pas.

Il soupira et fit un vague geste de la main.

— Enfin, je suppose que ce ne dois pas être facile de ne pas se souvenir. Non, nous ne sommes pas des espions. Tu aurais pu le deviner par toi-même. Sur le navire, notre dispute. Nous ne serions pas partis d’Othard comme nous l’avons fait si c’était le cas. Et, si je me souviens bien, tu m’avais dit que l’Empire ne te manquerait pas.

Kyuuji réalisa qu’il avait raison. S’il avait été un espion, il aurait été au courant de leur départ définitif. Ses souvenirs ne correspondaient tout simplement pas. Rassuré, il put mettre un peu d’ordre dans ses idées et chercha un lien entre tous les éléments qu’il possédait, se parlant plus à lui-même qu’à son compagnon.

— L’armée nous à enrôlé de force… Nous l’avons quittée pour une raison que j’ignore encore. Nous avons ensuite fuit en Eorzéa. Quant à la suite, je n’en ai pas la moindre idée.

Venceslas sourit amicalement.

— Ah, voila enfin un peu du Kyuuji que je connais.

Gridania : Perchoir

Les cris des Ixali les poursuivaient entre les arbres. Kyuuji et son compagnon, bien que fourbus et fatigués, forçaient l’allure pour conserver leur avance. Depuis la veille, ils avaient du faire face à deux autres groupes d’Ixali, et fuyait désormais pour atteindre Gridania plutôt que se battre encore une fois.

À l’approche de la ville, leurs poursuivants hurlèrent une dernière fois avant d’interrompre leur chasse. L’un des gardes de la porte sud de Gridania, un Miqo’te, s’approcha et les salua.

— Bonjourrr, Miller. C’était des Ixali que j’ai entendu ?

Venceslas se courba en avant et prit appuis sur ses genoux pour reprendre son souffle.

— Oui, ils nous pourchassent depuis hier. Nous en avons éliminé quelques uns, mais ils sont arrivés en nombre ce matin.

— Si vous pouviez avertirrr les Vigiles, on montera sûrement une expédition pour les repousser dans la forêt.

Le Miqo’te dévisagea le Raen mais se tourna de nouveau vers Venceslas.

— Qui est ton ami ?

Venceslas jeta un coup d’œil au Raen avant de se retourner vers le garde.

— Je sais bien que ça fait un moment, mais tu devrais le reconnaître. C’est mon partenaire, Kyuuji Atagi.

Le Myqo’te fronça un instant les sourcils, le détaillant des pieds à la tête puis de la tête aux pieds. Enfin, après ce qui parut une bonne minute, il sembla le reconnaître et sourit.

— Ha oui ! Excuse-moi. A mes yeux tous les Ao ra se ressemblent beaucoup, en dehorrrs de la couleur de vos cornes, écailles, cheveux, tout ça, je veux dire.

Loin de se vexer, Kyuuji secoua la tête et lui rendit son sourire.

— Il n’y a pas de mal.

— Au fait Miller, Miounne te cherche, lança le Miqo’te avant de reprendre sa place aux côtés de l’autre garde.

— Merci, F’uxtu.

Les deux compagnons se dirigèrent vers l’entrée de la ville et en franchirent les portes. Devant eux, la nouvelle Gridania surplombait un immense lac et offrait une vue imprenable sur la forêt de Sombrelinceul. L’architecture de la ville reflétait un grand respect pour la nature, tous les bâtiments, éléments publiques et éclairages étaient construits en bois et leurs allures rappelaient celles des constructions sylvestres. Plus haut sur le chemin, un immense cristal éthéré s’élevait, inondant la partie basse de la ville de sa lueur bleuté.

Kyuuji était émerveillé devant la beauté de la vue qu’offrait le canyon qui longeait le lac et conduisait jusqu’à l’éthérite. Venceslas dut le prendre par le bras pour mener jusqu’à la taverne, tant il était perdu dans la contemplation.

La taverne ne laissa pas le Raen indifférent non plus. Bondée de monde, elle réunissait des représentants de toutes les races et de toutes les ethnies qui se côtoyaient sans le moindre mal. Une fois de plus, Kyuuji fut stupéfait par le nombre de personnes armées, pourtant seul un petit nombre portait un uniforme. Venceslas se fit un chemin parmi la foule et installa le Raen au bout d’une table miraculeusement inoccupée.

— Reste là, je vais nous commander à boire et à manger.

Il indiqua le comptoir où un groupe d’hommes et femmes discutaient avec une Elézénne.

— Et je dois parler à Miounne. Ça ne prendra pas longtemps.

Perdu dans l’effervescence des lieux, Kyuuji hocha la tête et observa tout ce qui se passait autour de lui. Des hommes en armes discutaient à voix basses tandis que d’autres criait presque leurs exploits aux combats, pour le plus grand plaisir de leur auditoire. Quelques uns buvaient en silence, enroulés dans leurs vêtements de voyage, d’autres encore attendaient quelque chose ou quelqu’un en jetant des regards anxieux un peu partout. La présence du Raen avait à peine attiré quelques regards curieux, et désormais il passait presque inaperçu.

Venceslas revint, chargé d’une assiette et deux choppes.

— Tu as l’air perdu, ça va ?

Kyuuji balaya la salle commune d’un geste circulaire.

— Ça me parait tellement étrange, tout ça.

Le Hyurois s’assit en face de lui et sourit.

— Ça me rappelle notre ar… Non, tu t’en souviendras le moment voulu.

Comme piqué au vif, Kyuuji se désintéressa soudainement des clients de la taverne et fixa son compagnon.

— Cette réplique commence à m’agacer.

L’ignorant ostensiblement, Venceslas but une gorgée de sa choppe et soupira d’aise.

— Ha, Oswald a toujours une excellente bière !

Kyuuji comprit qu’il n’arriverait pas à discuter de ce sujet. Pourtant l’ambiance le poussait au dialogue malgré son humeur.

— Au fait, tu acceptes que le garde t’appelle par ton nom, mais tu me l’as interdit, pourquoi ?

Venceslas pouffa.

— Ne me pose pas ce genre de questions si tu ne veux plus de ma réplique !

Résigné, le Raen soupira et n’engagea pas le débat, préférant reporter son attention sur un Miqo’te qui racontait son dernier exploit à grands renforts de mîmes.

Gridania : Repos

Les assiettes et les choppes étaient vides, pourtant l’ambiance dans la salle commune de l’auberge battait son plein. Malgré, ou à cause de l’effervescence, Kyuuji ressentait une grande fatigue. Il réprima un bâillement en s’étirant.

— Je suis épuisé. Pouvons-nous prendre une chambre ici ?

Venceslas bondit sur ses pieds, comme surprit.

— Ah oui ! Ne bouge pas, je vais m’arranger avec Oswald.

Il joua des coudes et se fraya un chemin jusqu’au comptoir. Kyuuji le perdit des yeux parmi la foule, il était évident que le Hyurois était un habitué des lieux. Il revint quelques minutes plus tard et guida le Raen à l’étage, jusqu’à une chambre avec deux lits, tables et chaises. Kyuuji s’assit sur un des lits, le matelas était de plumes. Dire qu’il n’avait pas souvenir d’un lit aussi confortable ne serait peut-être pas un mensonge dans sa situation. Cette pensée lui tira un sourire ironique que Venceslas ne manqua pas de remarquer.

— Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ?

— Mon amnésie.

Le Hyurois le regarda en clignant des yeux puis sourit à son tour.

— C’est bien d’en rire.

Venceslas enleva sa veste qu’il posa négligemment sur le dossier d’une chaise. S’asseyant sur l’autre lit, il commença à enlever ses bottes.

— Je ne sais pas comme je réagirais si j’étais dans ta situation.

Kyuuji haussa les épaules. Que pouvait-il répondre, il ne savait pas grand-chose lui-même. Alors il laissa son compagnon poursuivre.

— J’espère que la mémoire te reviendra vite.

— Ce n’est pas gagné vu le rythme de mes souvenirs recouvrés jusque là.

Venceslas soupira en s’allongeant sur le lit, les yeux rivés sur le plafond.

— C’est vrai. Mais je n’ai pas envi de risquer de t’influencer en les provoquant.

— Est-ce seulement possible ? Les souvenirs sont immuables.

— Mais pas la perception que tu en as.

Le Hyurois rit de sa propre remarque.

— Et c’est de ma bouche que ça sort !

Kyuuji ignora son trait d’humour, préférant continuer sur le sujet de sa mémoire. Sujet délicat s’il en était.

— C’est vrai, je me suis déjà senti en contradiction avec les émotions que j’avais à ce moment-là. Je pense qu’il me manque trop de pièces pour tout comprendre et que j’interprète mal les choses.

— Sûrement. Mais, pour l’heure, nous devrions dormir.

Sur ces mots, Venceslas se tourna vers le mur. Kyuuji était de son avis, la fatigue le minait. Il enleva à son tour ses bottes et se mit à l’aise. Il ferma les yeux un instant.


Lorsqu’il les rouvrit, il faisait déjà jour et il était seul dans la chambre de l’auberge. Kyuuji s’habilla et descendit dans la salle commune.

L’ambiance y était très différente de la veille au soir. Là où il y avait une foule de monde, ne se trouvaient désormais que quelques groupes de personnes. Les récits d’exploits avaient laissé la place aux discussions à voix basse. L’effervescence et la festivité étaient remplacées par le calme et la studiosité. Pourtant personne n’était troublé par ces différences. Personne en dehors de Kyuuji, il avait du mal à croire qu’il se trouvait au même endroit que la veille.

Il remarqua Venceslas en pleine discussion avec l’Elézéene de la veille, une certaine Miounne. Le Hyurois mit fin à leur échange à l’approche de Kyuuji et le conduit à une table.

— Bien dormi ?

Kyuuji opina sans quitter des yeux les quelques groupes de personnes autour de lui.

— Que font-ils ?

Venceslas suivit son regard et haussa les épaules.

— Ils préparent leurs plans d’actions.

Venceslas s’assit en face du Raen et sortit quelques documents qu’il étala devant lui.

— J’ai de nombreuses choses à faire durant les prochains jours. Tu peux m’accompagner le temps que tu voudras, Kyu.

Le Raen hocha la tête et se pencha par-dessus la table pour voir de quoi il s’agissait. Soudain, sa vision se troubla, les mots, les lettres, les traits se mélangèrent et se brouillèrent. Puis tout se fixa pour représenter une carte.

Souvenir : Compagnons

Kyuuji releva les yeux de la carte étalée devant lui. De l’autre côté de la table se trouvaient deux Hyurs, Venceslas et un autre compagnon. Le deuxième homme était un guerrier Hyurgoth, grand, puissamment bâtit, aux airs courageux et au regard dur. Ydrian Fergoth. Il avait les cheveux bruns, très sombre, coupés courts, portait une armure aux teintes noires et rouges et une large épée à deux mains. Il se dégageait de cet homme une aura de confiance et de volonté qui poussait Kyuuji à lui confier sa vie au combat.

Ydrian croisa les bras sur sa poitrine et reporta son poids sur une jambe, l’air mécontent.

— Ce plan me plaît pas… mais alors, pas du tout.

Kyuuji et Venceslas échangèrent un regard complice.

— Aucun de mes plans ne te plaît jamais, rappela le Raen.

Le guerrier ronchonna et marmonna quelque chose d’inaudible avant de reprendre d’une voix claire.

— T’as qu’à me présenter des stratégies qui ne reposent pas seulement sur la chance ou des éléments non quantifiables !

Kyuuji se retint difficilement de sourire tandis que Venceslas se retourna pour pouffer.

— Mon plan ne tient pas compte de la chance. Nous avons juste à …

Ydrian soupira théâtralement et se passa une main sur le visage.

— On a juste à éviter de se faire tuer. Et comment tu proposes de réaliser cet exploit ? En comptant sur la résistance de mon armure, la force du bras de Vence et ta magie de guérison. Non, rien d’anormale, tout est parfait.

Venceslas ne réussit plus à se contenir, il éclata de rire, rapidement suivit par Kyuuji. Cette situation, ce discours, il les avait déjà vécus plusieurs fois. Et pourtant, ils arrivaient toujours à la même conclusion, Ydrian se joindrait à eux de bon gré.

Le Raen reprit son sérieux devant l’expression menaçante du guerrier.

— Où se trouve la chance là-dedans ? Et sur quoi d’autre veux-tu compter ?

Le Hyurgoth fit un grand geste, au bord de la colère.

— Une escouade en soutien, un retranchement prêt à nous accueillir, un éclaireur pour repérer le chemin… Tu en veux d’autres ?

Venceslas ne faisait désormais plus aucun effort pour cacher son hilarité, Kyuuji lui jeta un regard lourd de sens avant de reporter son attention sur le guerrier.

— Tu sais bien que nous ne disposons pas de tout ça. Nos moyens sont limités et…

— Et personne est assez fou pour nous accompagner, le coupa Ydrian, maussade.

Kyuuji mettait désormais toute sa patience à contribution pour ignorer les éclats de rire de son ami d’enfance et tenter de calmer le guerrier.

— Je sais que c’est risqué. Si cette opération ne l’était pas, ils ne feraient pas appel à des aventuriers. Nous devons aider les archéologues coincés dans les ruines.

Ydrian soupira, résolu.

— Ouais, je sais bien. On peut pas les abandonner. Et qui d’autre serait assez dérangé pour s’y rendre, hein ?

Il n’y avait plus de colère dans sa voix. Kyuuji savait qu’il était résigné. Ils allaient enfin pouvoir revoir son plan. Venceslas, qui avait retrouvé son sérieux en même temps que la résignation du guerrier, choisit ce moment pour intervenir.

— Ce n’est pas une question de folie, Ydri’, mais de potentiel.

Cette fois, le Hyurgoth se redressa, les poings sur les hanches.

— T’as bien raison, Vence !

Le guerrier se tourna vers le Raen, une lueur de volonté farouche dans le regard.

— Répète-moi ton plan, qu’on l’améliore autant que possible, histoire qu’on soit pas obligés d’être secourus à notre tour.

Kyuuji hocha la tête et reporta son attention sur la carte du Thanalan méridional. Il posa son indexe sur le dessin représentant la petite Ala Mhigo.

— Nous partirons d’ici, c’est la ville la plus proche et nous sommes tous harmonisés avec son éthérite.

Le Raen traça ensuite une ligne vers l’est.

— Nous prendrons la route des ruines du temple de Qarn où sont coincés les archéologues. Il nous faudra deux jours à pieds, mais seulement une journée avec nos montures. Nous économiserons les chocobos, les pousser nous ferait arriver en milieu d’après-midi et ce n’est pas l’idéal pour débuter les recherches.

Ydrian hocha la tête.

— Jusque là, rien à dire.

Kyuuji replia la carte du Thanalan et découvrit celle des ruines qui se trouvait dessous. Il tapota un point précis sur la carte.

— L’entrée se situe ici.

Il dessina ensuite quelques courbes vers l’est et arrêta son doigt sur une salle apparemment très loin de l’entrée.

— D’après nos informations, les archéologues se seraient retranchés dans cette pièce. Il nous faudra traverser presque toutes les ruines deux fois. À l’aller, nous sécuriserons le trajet. Au retour, nous escorterons les archéologues.

Kyuuji se redressa et regarda Ydrian.

— Les monstres infestent toutes les ruines et ont déjà atteint l’entrée. Nous pourrons tombés sur des abeilles géantes, des statues animées, des golems et d’autres étrangetés. J’ai préparé des rations pour nous trois pour quatre jours. Nous emmèneront également six montures de plus et des rations pour autant pour trois jours.

— Pourquoi tant de rations supplémentaires ? l’interrogea Venceslas.

— Dans le cas où les archéologues n’en auraient plus. Ils sont coincés depuis plusieurs semaines.

Venceslas semblait satisfait de sa réponse, tandis qu’Ydrian haussait les épaules.

— Les dépenses seront couvertes par la récompense. Mais ce qui m’inquiète, c’est cette configuration, là.

Il se pencha sur la carte et dessina du doigt un vaste cercle au centre des ruines. À cet endroit, quatre couloirs et de nombreuses salles donnaient sur un vaste espace. En outre, il ne semblait pas possible d’éviter d’y passer à l’aller comme au retour.

— Le cœur du temple sera difficile à sécuriser, assura le guerrier.

Kyuuji se pencha à son tour et désigna les pièces autours de la zone centrale.

— Nous éliminerons les menaces des salles adjacentes. Nous irons ensuite le plus loin possible dans les couloirs au nord et au sud pour repousser les ennemis et les tenir à l’écart. Après, seulement, nous prendrons celui de l’est et rejoindrons nos cibles.

Ydrian observa la carte de longues minutes en réfléchissant, les sourcils froncés.

— J’ai rien de mieux à proposer. Espérons qu’on aura pas de mauvaise surprise.

— Tu sais bien qu’il y en aura ! ajouta joyeusement Venceslas.

— À quoi serviraient les plans si on pouvait s’y tenir, hein ?

Kyuuji haussa les épaules, il ne pouvait qu’être d’accord avec eux.

— Les meilleures stratégies sont celles sur lesquelles se brode une improvisation réussie.

Les trois compagnons se regardèrent un instant avant d’éclater de rire. L’expérience leur avait prouvé l’ironie et la véracité de ses paroles.

Le calme revenu, Kyuuji se pencha pour replier la carte. Mais sa tête heurta douloureusement la table.

Gridania : Aventuriers

Kyuuji vit, et sentit, un éclair derrière ses yeux. D’un mouvement brusque, il se redressa et se prit la tête entre les mains en jurant. Venceslas se leva, contourna la table et écarta les mains de Kyuuji pour regarder son front.

— Ça va ?

Le Raen le laissa l’examiner malgré la gêne qu’il éprouvait. Il découvrit une expression sérieuse et compatissante sur les traits du Hyurois.

— Ne bouge pas.

Venceslas ferma les yeux. Kyuuji sentit l’éther afflué autour de lui, peu dense, à peine altéré, mais suffisant pour le soulager de sa douleur. Il se passa une main sur le front sans ressentir le moindre mal.

— Merci Venceslas.

— Je t’en prie, je suis loin d’être aussi doué que toi.

Le Hyurois retourna s’asseoir et le dévisagea.

— Un nouveau souvenir ?

Continuant à se masser le front, comme pour chasser les vestiges de la douleur, Kyuuji hocha lentement la tête.

— Oui. Nous préparions une opération de sauvetage dans des ruines avec Ydrian.

— Ha, les plans et Ydrian ! s’exclama Venceslas amusé. C’est toujours quelque chose.

— Ça avait l’air, en effet.

L’expression de Kyuuji se fit plus sérieuse, mais sereine. Il avait de nouveaux éléments de sa mémoire et commençait à ressentir la chronologie de sa vie. Il avait l’impression d’avoir accepté quelque chose grâce à ce souvenir. Il se sentait rassuré, plus serein, moins en colère. Il avait l’impression de s’être fait une place. D’avoir une place. Pour la première fois depuis son réveil dans la forêt de Sombrelinceul, il ne se sentait plus perdu.

— Des aventuriers. Nous étions… sommes des aventuriers, payés pour remplir des missions pour des clients qui ne peuvent s’en charger eux même. Je suppose que c’est une suite assez logique pour d’anciens militaires, et réfugiés de surcroits.

Sans attendre la moindre réponse de son compagnon, Kyuuji désigna les papiers sur la table d’un signe de tête.

— Sont-ce des ordres de missions ?

Venceslas se réjouit. Il le regarda longuement en hochant lentement la tête.

— C’est bien ça. J’ai l’impression de te retrouver un peu, Kyu.

— J’ai l’impression de me retrouver un peu moi aussi.

Ils échangèrent un sourire presque complice avant que Kyuuji reprenne.

— De quoi s’agit-il ?

Venceslas suivit le regard du Raen, sur les feuilles devant lui.

— Les missions ? Des choses assez simples. Dans le doute, j’avais choisi des demandes à effectuer en ville.

Il haussa les épaules et regarda Kyuuji d’un air désolé.

— Maintenant je regrette d’avoir accepté de jouer les coursiers et commis.

— Non, c’est une bonne idée au contraire. Je t’avoue que je ne me sens pas capable de grand-chose. Et je pourrai encore m’évanouir au mauvais moment.

Venceslas acquiesça et tourna un document vers le Raen.

— Cette demande émane du maître de la guilde des élémentatistes. Il cherche quelqu’un pour réceptionner et faire l’inventaire d’une importante commande.

— Ça n’a pas l’air trop compliqué.

— Je t’avais dit qu’il s’agissait de missions simples.

Le Hyurois prit un autre document et le parcouru du regard avant de le tendre à Kyuuji.

— Celle-ci consiste à réunir différents objets pour le compte d’un tanneur en ville. Il semblerait qu’un marchand itinérant soit de passage aujourd’hui et le client ne peut pas quitter son étal pour faire ses achats.

Kyuuji esquissa un sourire ironique.

— Pour être simple, c’est simple.

— Je t’avais dit que je regrettais d’avoir choisi ces demandes.

— Et les autres ?

— Elles sont moins urgentes. Occupons-nous d’abord de ces deux là. De laquelle veux-tu te charger ?

Le Raen réfléchit. Aucune ne l’emballait particulièrement. Cependant, il pensait que l’environnement de la guilde des élémentalistes serait sûrement plus rassurant que courir la ville au risque de se perdre. Il reprit le document du tanneur et le rendit à Venceslas.

— Je vais m’occuper de celle du maître de la guilde des élémentalistes.

— Très bien, je t’y conduirais après avoir pris un bon petit déjeuné, il faudra tenir jusqu’à ce soir avec ça.

Le Hyurois plia et rangea les autres documents. Il se retourna et fit un signe de la main à Oswald qui leur apporta une miche de pain, une motte de beure, un bock de confiture et deux grandes tasses de café. Un petit déjeuné comme Kyuuji n’en avait pas eux depuis… quand ? Il haussa les épaules mentalement et se régala.