Forêt de Sombrelinceul : Réveil

Il n’y avait rien. Juste le néant. Puis, une sensation.

Il ouvrit les yeux de surprise. Choqué. Perdu. Debout au sein d’une forêt qui s’étendait à perte de vue, aux arbres immenses et massifs, inconnus. Baissant les yeux sur lui-même, il découvrit qu’il portait une robe de belle facture, cousue de motifs simples aux couleurs bleu et noir. Ses bottes confortables étaient tâchées de terre et de boue. Il serrait les doigts sur un bâton gravé de nombreuses arabesques, mais ses mains lui semblaient étrangères. Il réalisa alors qu’il ne savait rien de l’endroit où il était, de ce qu’il y faisait, ni de qui il était. Enfin pas tout à fait. Il était un Ao ra, un Raen. Il venait de Kiyomura, un village reculé du continent d’Othard. Il revit quelques images du village où il avait vu le jour et avait grandit, mais impossible de se rappeler le moindre visage, le moindre nom. Seul son nom lui revint à l’esprit. Kyuuji Atagi.

Avec un long soupire, le Raen se passa une main dans les cheveux et mit de côté cet épineux problème d’amnésie pour se concentrer sur des soucis autrement plus urgents et concrets. Où aller et que faire ?

Sans le moindre indice de l’endroit où il se trouvait, Kyuuji décida de suivre une direction au hasard, et de s’y tenir jusqu’à rencontrer un village, une ferme ou n’importe quel signe de vie. Il choisit le nord. Après tout, qu’il s’agisse du nord ou du sud, une direction en valait bien une autre. Et il se trouvait que le nord était facile à suivre dans cette forêt, au vue de la mousse qui poussait sur les arbres à proximité. Le Raen se mit en route. Il garda son arme en main. Sans trop comprendre pourquoi, le contact du bois entre ses doigts le rassurait.

La forêt était dense, paisible et silencieuse. La faune se taisait et se faisait discrète au passage du Raen. Seuls le vent, faisant bruisser les feuilles, et le mugissement d’un torrent au loin ponctuaient son périple. Tandis que le soleil déclinait, Kyuuji parcourrait une piste animalière qui, il l’espérait, le mènerait à un cours d’eau où il pourrait se désaltérer et se reposer.

Le ciel se baignait dans les couleurs du couchant quand il arriva enfin au bord d’une rivière qui s’écoulait paisiblement entre ses larges rives. Il s’y abreuva et s’y rafraîchit, se soulageant ainsi de la difficulté de la marche sur le terrain irrégulier et sinueux de la piste qu’il suivait. Son estomac vide profita de ce moment de répit pour se manifester. Réalisant qu’il n’avait rien avalé depuis… De quand datait son dernier repas, il n’aurait sut le dire, mais il avait faim. Dans la lueur de la soirée, le Raen se mit à la recherche de quelques fruits, champignons ou même racines comestibles.

Kyuuji réalisa qu’il n’était pas paniqué par son étrange situation. Il se surprit même à déterminer facilement ce qui était mangeable ou non. Il dénicha un buisson de baies qui, il en était persuadé, étaient comestibles. Il décida de se faire confiance, n’ayant pas tellement le choix, et s’en nourrit jusqu’à satisfaire suffisamment son appétit pour passer la nuit.

Avec l’obscurité vint le froid. Le Raen devait trouver un endroit où s’abriter pour la nuit. Mais la pénombre s’installait trop vite, l’empêchant de remonter la piste qui l’avait mené jusqu’ici. Sans espoir de se mettre à l’abri, Kyuuji se résigna à dormir à même le sol, à quelques yalms de la rivière. Sans feu ni vêtements de voyage, il ne put que se rouler sur lui-même et se protéger les mains en les coinçant sous ses bras. Il pria un dieu anonyme, ne pouvant se rappeler d’un nom, pour que la nuit ne soit pas trop froide. Elle se révéla plutôt d’une étrange chaleur étouffante.

Souvenir : Bataille

La bataille faisait rage. Partout, les combats résonnaient dans la vallée. Les cris, le choc des armes et les ordres fusaient en tous sens. Le chaos régnait.

En retrait, Kyuuji observait ses compagnons qui repoussaient tant bien que mal leurs ennemis. Son rôle était de les soutenir, de leur insuffler la force, la vigueur et l’énergie nécessaires pour survivre à ces combats titanesques. Le souffle court, il essuya la sueur qui lui coulait devant les yeux, affinant ainsi sa vision du champ de bataille. D’un coup d’œil, le Raen repéra ses compagnons les plus grièvement blessés. Faisant abstraction de sa fatigue et de ses propres blessures, il entama une incantation en se concentrant sur eux.

L’éther, source de tout, de la vie comme de la destruction, était son domaine. Il le rassembla aisément et le manipula à sa guise puis le projeta vers ses compagnons. L’effet fut immédiat. Les entailles se refermèrent, laissant à peine quelques traces sur leur peau. Les contusions se résorbèrent, permettant à leurs victimes de retrouver leur vigueur. Les os fracturés se ressoudèrent, non sans la moindre douleur malgré toute la volonté du Raen pour l’éviter. Enfin le courage réapparut sur le visage des plus affaiblis.

L’incantation terminée, Kyuuji se retrouva à genoux, épuisé. Il était plus que temps de prendre quelques instants pour s’occuper de lui-même. Ressentant l’éther afflué, il s’apprêtait à psalmodier quand un ennemi apparut devant lui, comme surgit de nulle part, en brandissant son épée au-dessus de sa tête. Pris de court, le Raen ne pensa qu’à se défendre, il interposa son arme pour parer l’attaque. La protection que représentait son bâton, toute mince fut-elle, lui permit de dévier la lame. Il échappa à une sérieuse blessure ouverte au profit d’un choc d’une force impressionnante. Déséquilibré, le ciel et le sol basculèrent. En un instant Kyuuji se retrouva à terre, à la merci de son ennemi. Celui-ci s’avança lentement au dessus de lui en levant son épée, l’air à la fois menaçant et triomphale. Avec un ultime effort de volonté, Kyuuji réunit toute l’énergie qui lui restait et invoqua un sort défensif. De la terre meuble, de la poussière et de petites pierres s’amassèrent devant lui. Elles se soudèrent ensemble en un bouclier de fortune au moment précis où l’ennemi abattait son arme. Rencontrant une défense inattendue, son assaillant recula avant de réarmer son bras. A bout de force, Kyuuji savait qu’il n’avait fait que gagner quelques secondes. Il ne pouvait désormais que regarder son adversaire en priant les kami innombrables qu’il honorait.

Alors qu’il s’apprêtait à délivrer son coup fatal, une lame apparut en travers de la poitrine de l’ennemi. L’homme tomba à genoux puis s’écroula face contre terre. A sa place, se trouvait désormais un Hyur tout en armure. Celui-ci dégagea son arme, une épée à deux mains, d’un geste brusque puis s’approcha du Raen manifestement inquiet et fatigué. L’homme lui tendait la main.

— Ça va, Kyu ?

Le son de cette voix familière ramena le Raen à la réalité. Il reconnut l’un de ses compagnons et son ami le plus cher, Venceslas. Kyuuji attrapa la main qu’il lui tendait et s’en aida pour se remettre debout.

— Merci Vence. J’ai juste besoin de repos.

Le Raen, beaucoup plus grand que le Hyurois, regarda sans mal par-dessus l’épaule de son camarade le champ de bataille qui s’étendait à perte de vue et secoua tristement la tête.

— Mais je n’ai pas le temps pour ça, il reste tant à faire.

Venceslas se retourna vers les combats, montrant le dos à Kyuuji comme pour faire bouclier malgré leur différence de taille.

— Mort, tu ne seras d’aucune utilité. Alors prend un instant pour te reposer, je veille sur nos compagnons.

Les mots et le ton étaient durs, mais c’était la vérité. Si n’importe qui d’autre s’était adressé à lui de la sorte, le Raen aurait répondu sèchement. Mais pas avec Venceslas. Il ne le pouvait pas. Kyuuji savait que son ami s’inquiétait pour lui et c’était sa façon de le montrer. Il se résigna donc à se reposer sur lui. Avec un sourire fatigué, le Raen posa une main sur l’épaule de Venceslas et la pressa doucement.

— Merci, mon ami. Je compte sur toi.

Sans attendre de réponse, Kyuuji s’éloigna jusqu’à un rocher saillant et s’y assit en posant son arme à côté de lui. Il croisa les doigts devant son visage et appuya les coudes sur ses cuisses puis ferma les yeux. Il disciplina son esprit. Il méditait.

Puis, il entendit le chant mélodieux d’un oiseau.

Forêt de Sombrelinceul : Averse

Le chant matinal tira le Raen de ses rêves. Le soleil était à peine levé et la nuit n’avait pas été agréable. Il n’avait certes pas sentit la morsure du froid ni la rigueur du sol humide. Mais la dureté et le harassement d’un champ de bataille. Ce rêve. Il avait été tellement réel que Kyuuji ressentait la douleur de l’attaque dans ses bras, l’épuisement entraîné par la manipulation de l’éther et l’affection qu’il portait au Hyurois.

Le Raen se redressa tant bien que mal et s’assit en tailleur, fourbu, fatigué et l’esprit embrumé par cet étrange songe. Que signifiait-il ? Était-ce un souvenir ? Une vision ? Un délire ? Aucune de ces possibilités ne le rassurait. Avec un profond soupire, Kyuuji décida, comme la veille, de ranger ses inquiétudes dans un coin de son esprit pour s’occuper de besoins plus imminents. Trouver nourriture et civilisation. Il aurait tout le temps de penser au reste plus tard.

Il remonta la piste puis bifurqua vers le nord. Cette fois, il choisit de prendre cette direction en suivant une certaine logique. Il ne voyait pas d’intérêt à changer de direction tant qu’il n’avait pas une bonne raison de le faire.

La pluie battait averse. Les bottes de Kyuuji glissaient sur le sol détrempé. Manquant de tomber, il se rattrapa à un arbre en maudissant l’averse qu’il subissait depuis plusieurs heures. Cela faisait maintenant trois jours qu’il avait repris connaissance dans cette forêt inconnue. Il avait eu beau temps les deux premiers, mais, au matin du troisième, un sombre manteau nuageux avait annoncé un changement de temps. Le Raen n’avait pas fait d’autre rêve étrange depuis celui du combat, mais l’influence qu’il avait eue sur lui le troublait encore. Et la pluie torrentielle avait pris le relais pour le ralentir, rendant son périple plus lent et éprouvant encore.

Devant lui, les arbres s’éclaircissaient, laissant apparaitre une fine clairière. En s’approchant, Kyuuji reprit espoir. L’étroite prairie était traversée par un chemin. Aux vues des profondes empreintes creusées dans la terre, il devait s’agir d’une route principale, régulièrement empruntée par des charriots tirés par de lourds chocobos. Devinant que les deux directions du chemin le mèneraient à un village, voire à une ville, le Raen choisit de continuer dans le sens qui partait le plus vers le nord. Ainsi, il avait moins l’impression que chacun de ses pas n’avait été inutile.

Le mince réconfort que Kyuuji trouva dans la découverte de la route fut balayé par les effets de la pluie. Se déplacer sur la terre gorgée d’eau se révélait beaucoup plus compliqué qu’il ne l’avait pensé. A chacun de ses pas, il s’enfonçait jusqu’aux genoux dans la boue et retirer sa botte lui demandait un effort considérable. Il perdit l’équilibre à plusieurs reprises, se rattrapant de justesse à son bâton, avant de décider de cheminer à côté du chemin, loin de ses ornières boueuses.

L’arrivée de la nuit finit d’achever toute réjouissance que Kyuuji pouvait éprouver. Il ne savait pas qu’elle distance il avait parcouru sur le chemin, mais il avait espéré trouver un village avant la fin de la journée. Consterné par la situation, le Raen ne voyait plus que deux solutions. Continuer à avancer en dépit du danger et de la fatigue. Ou grimper dans un arbre pour se reposer, à défaut de dormir, mais au moins il ne trainerait plus dans la boue. Avec un peu de chance, il arriverait à trouver un arbre au feuillage suffisamment dense pour le protéger, ne serait-ce qu’un peu, de l’averse. Cette ridicule consolation, à laquelle Kyuuji se raccrochait comme il pouvait, lui arracha un sourire sans joie. Secouant la tête de dépit, il se mit à la recherche de l’arbre providentiel.

Qu’il ne trouva pas. Il faisait désormais trop sombre pour y voir assez.

Riant presque de sa situation, Kyuuji grimpa dans l’arbre le plus proche et s’installa du mieux qu’il put. Il ferma les yeux et tenta de se reposer dans cette position bien inconfortable avec l’eau qui ruisselait sur son visage.

Souvenir : Amertume

Les embruns de l’océan rendaient l’air iodé et éclaboussaient continuellement les passagers du navire. Soudain, la vigie cria.

— Terre en vue !

Depuis la dunette arrière, le capitaine lui répondit sur le même ton.

— Par où ?

— Douze degrés bâbord, capitaine !

En réponse, le capitaine hurla ses ordres à l’équipage qui s’empressa de les exécuter. Le commissaire de bord, un homme dont le métier administratif était visible sur sa propre personne, descendit de la dunette et traversa le pont du bateau. Kyuuji, qui se tenait sur le gaillard d’avant en compagnie de Venceslas, le vit approcher et l’interpela.

— Monsieur Danielson, quand arriverons-nous ?

Le commissaire de bord fit mine de réfléchir un instant avant de répondre.

— Nous serons à terre après-demain, si le vent se maintient. Dans trois jours au plus tard.

Avec un signe de tête, l’homme s’éloigna et entra dans le quartier des passagers. Kyuuji s’appuya négligemment sur le bastingage avec un soupire plein de reproches à l’attention de Venceslas.

— Deux semaines de traversé, tu disais…

Le Hyurois écarta sa remarque d’un geste.

— Quelques jours de plus ou de moins, tant qu’on arrive, qu’est-ce que ça change ?

Contrarié, Kyuuji leva les yeux au ciel, contenant difficilement son agacement.

— Oh, ces quelques dix jours supplémentaires ne changent rien au mensonge que tu m’as servi pour me traîner avec toi.

Venceslas leva ses yeux dépités vers le Raen.

— C’est pour ça que tu m’en veux ?

Kyuuji détourna le regard en pinçant les lèvres. Venceslas fronça les sourcils et posa une main conciliante sur le bras de son ami.

— Écoute, Kyu, je suis désolé. Je voulais vraiment que tu m’accompagnes.

— Tu n’avais pas besoin de me mentir pour ça. Je t’aurai suivi même pour un voyage de six lunes.

Le Raen secoua lentement la tête et plongea son regard accablant dans celui de Venceslas.

— Mais un aller simple, Vence. Un aller simple !

Réalisant qu’il s’était emporté, le Raen se renfrogna. Sans s’émouvoir de sa réaction, Venceslas sourit et désigna leur destination d’un vague geste de la main.

— Eorzéa a tant à nous offrir. Une nouvelle vie, un nouveau monde. Ne me dit pas que tu regretteras l’Empire !

Face à la bonne humeur du Hyurois, Kyuuji capitula.

— Non, je ne vais pas regretter l’Empire. Mais mon père, mon frère, Kiyomura, ses habitants…

— Je sais tout ce que tu sacrifies pour moi. Je ne t’en remercierai jamais assez.

La colère de Kyuuji disparut définitivement au profit d’une profonde tristesse. Il n’en voulait pas réellement à son ami. Il n’avait qu’un regret.

— J’aurai aimé pouvoir prendre la décision de faire ce voyage, Vence. Pour avoir pu faire mes adieux à ma famille. C’est tout.

Cette fois, les mots du Raen eurent de l’effet sur Venceslas. Il détourna le regard et sa voix se mua en un murmure.

— Me pardonneras-tu ?

Ignorant sciemment la question, Kyuuji fixa l’horizon.

— J’ai l’impression d’être parti comme un voleur, comme si je les reniais. Me pardonneront-ils, eux ?

Avant que le Hyurois ait pu formuler une réponse, Kyuuji se redressa, croisa les bras et baissa la tête pour le dévisager, une attitude sévère dont il jouait à la perfection.

— Mais ça, c’est mon problème. Et il ne deviendra pas un sujet de dispute entre nous.

Un court silence s’installa avant que Kyuuji conclut.

— Je ne t’en veux pas, Vence. Mais évite de me mentir à l’avenir.

Visiblement soulagé, le Hyurois sourit.

— Je ferai attention, je n’ai pas envi de m’attirer ta rancœur. Tu serais capable de m’en tenir rigueur pendant des années !

Faussement consterné, le Raen haussa les sourcils.

— Moi ? Rancunier ? Ça se saurait…

Les deux amis éclatèrent de rire. Avec une tape affectueuse dans le dos, Venceslas emmena son ami rejoindre le pont.

Soudain les marches du gaillard se dérobèrent sous les pieds de Kyuuji qui vit le ciel basculé au-dessus de lui.

Forêt de Sombrelinceul : Accueil

Kyuuji atterrit lourdement dans la boue.

Bien qu’amortie par la terre humide, le choc lui coupa le souffle. Il toussa et glissa en voulant se relever, ajoutant d’autant plus de colère à celle qu’il ressentait déjà. Frustration, colère, honte et rancœur se disputaient le cœur du Raen. Un grognement s’échappa de sa gorge et se mua en un hurlement de rage.

Conscient que ses sentiments n’étaient pas entièrement dus à sa chute, Kyuuji s’obligea à se calmer. Toujours étendu dans la boue, il ferma les yeux et respira profondément. La colère qu’il éprouvait pour le Hyurois s’apaisa lentement. La frustration, le sentiment d’inachevé et de faute se turent mais trouvèrent une place profondément encrée dans son esprit. Enfin la rancœur se transforma en un glaçon pesant sur son estomac. Bientôt, il ne resta plus que la honte, qu’il réussit à mettre de côté. Remerciant pour la première fois le fait d’être seul et perdu dans cette forêt inconnue.

Le cœur et l’esprit calmé, Kyuuji se redressa. Il réalisa que le ciel était désormais dégagé. L’aube à peine naissante annonçait le retour du soleil, mais il allait devoir attendre plusieurs heures avant qu’il ne le réchauffe. Se forçant à ne pas laisser la frustration reprendre le dessus, il se leva et se remit en route.

 

Le soleil attaquait sa descente dans le ciel quand le piaillement caractéristique d’un chocobo tira le Raen de ses pensées. Kyuuji releva la tête, prit d’espoir. La route qu’il suivait était parsemé d’empruntes de pas d’hommes et de chocobos, il arrivait sûrement enfin quelque part. Avec un regain d’énergie, le Raen s’élança sur le chemin.

Au détour d’un coude, le sentier s’ouvrit sur une vaste étendue, offrant une impressionnante vision à Kyuuji. Un immense cristal bleu qui rayonnait une lueur froide mais agréable, surplombait une écurie occupée par plusieurs chocobos. Devant lui, une barrière de bois traversait la route et bordait tout le village. Deux gardes Elézens en gardaient l’entrée, droits et fiers. Au-delà de la barrière, les bâtisses et bâtiments s’enchevêtraient les uns à côté des autres, reliés par des ponts, escaliers et plateformes en bois. Depuis la route, il se dégageait une ambiance sereine, confiante et énergique du village.

Kyuuji s’approcha, sans se cacher. En arrivant à portée de vue, les gardes dévisagèrent ouvertement le Raen. Ils échangèrent un quelques mots, et, visiblement méfiant, l’un d’eux s’avança à sa rencontre.

— Halte étranger, présentez-vous.

— Je me nomme Kyuuji Atagi.

Il se retourna à moitié et, d’un geste, désigna la forêt qui s’étendait au sud.

— Je me suis…

L’Elézen le coupa dans son élan.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Kyuu…

Le garde l’interrompit de nouveau et haussa le ton en détachant bien chaque mot.

— Qui êtes-vous ?

Kyuuji le regarda sans comprendre. Puis son regard dériva sur le village et les gens qui commençaient à s’intéresser à l’altercation. Parmi eux, le Raen vit d’autres Elézens, des Miqo’tes, nombres de Hyurs, quelques Lalafells et même un Roegadyn. Mais aucun Ao ra. Les regards méfiants, inquiets et apeurés, dont il faisait l’objet, le mirent mal à l’aise. Une sensation désagréable s’installa au fond de son estomac. Le Raen recula d’un pas et tenta de trouver une explication logique à cette situation incompréhensible. Mais, incapable de l’appréhender, la panique menaça de le submerger.

— Je viens d’Othard. Je….

Une voix s’éleva au milieu de l’attroupement.

— Un Garlemaldais !

Forêt de Sombrelinceul : Arrestation

En un instant, les deux gardes Elézens étaient sur le Raen. Ils lui saisirent les poignets sans ménagement et l’obligèrent à se mettre à genoux. La foule, curieuse et méfiante un instant plus tôt, se fendit en deux, certains reculèrent ou s’enfuirent effrayés, d’autres sortirent leurs armes et se joignirent aux gardes.

Dépité, Kyuuji ne réagit pas et se laissa faire. Il regardait, désespéré, partout dans l’espoir que quelqu’un lui explique ce qui se passait, mais personne ne s’intéressait à ses inquiétudes. Le chaos régnait désormais au sein du village. Les gens courraient en tout sens. Un nombre impressionnant d’hommes armés s’étaient rassemblés autour de lui et le menaçaient ouvertement. Certains lui posaient des questions, mais il ne les entendait pas. Il n’entendait ni ne voyait plus rien.

Les pensées de Kyuuji lui semblèrent lointaines, son esprit s’embrumait de plus en plus. Il n’arrivait plus à suivre le cours des évènements. On le remit debout, toujours sous surveillance, et on le guida jusqu’à une tente. On lui passa des fers aux poignets et des chaînes le contraignirent à genoux. Puis le silence retomba, laissant enfin le Raen reprendre ses esprits.

Il était menotté et enchaîné à un anneau solidement encré dans le sol. Les pans de la tente étaient couverts de tentures aux couleurs jaune et orange. En dehors d’une chaise, la tente était vide, austère et presque menaçante. Quelque chose dans l’esprit de Kyuuji lui hurlait à l’erreur et à la méprise, mais il n’arrivait pas à déterminer quoi.

Son cœur commençait à peine à se calmer, quand quelqu’un entra et le détailla d’un œil méfiant. Kyuuji se soumit à cet examen sans un mot, sentant sa panique revenir, et en profita pour observer le nouvel arrivant. Il s’agissait d’un Hyurgoth, solidement bâti, à la peau et aux cheveux sombres. Il portait un uniforme jaune, certainement militaire, un officier, et une épée à la hanche. L’homme recula jusqu’à la chaise et s’y assit en croisant les bras.

— Quel est ton nom, Ao ra ?

— Kyuuji Atagi.

— D’où viens-tu ?

— D’Othard.

L’officier fronça les sourcils. Visiblement cette réponse ne lui plaisait pas.

— Que fais-tu ici ?

Kyuuji détourna le regard, réfléchissant à ce qu’il devait dire. Il opta pour la vérité. De toute façon, il n’avait rien d’autre à répondre. Il leva les yeux vers le Hyurgoth et sourit tristement.

— Enfaite, je ne sais même pas où nous sommes.

L’officier plissa les yeux, méfiant et l’invita à poursuivre d’un signe de tête.

— Explique-toi.

Kyuuji s’assit sur ses talons et lui raconta tout ce qu’il savait. Son réveil quatre jours plus tôt, son amnésie totale, son périple dans cette forêt inconnue, ses rêves qui lui laissait le goût de souvenir, et son arrivée dans ce village. L’homme écouta attentivement son récit jusqu’à la fin.

— De ce que j’en sais, Othard est contrôlé par l’Empire de Garlemald. J’ai entendu dire que Doma s’était rebellée et que des réfugiés étaient arrivés récemment.

Le Raen ferma les yeux et tenta de se souvenir de quoi que se soit. Mais l’officier ne lui en laissa pas le temps.

— Nous sommes en guerre contre l’Empire depuis de nombreuses années et attendons son prochain mouvement avec appréhension. Tu comprendras qu’on se méfie toi. Si tes rêves sont bien des souvenirs, il se pourrait que tu ne sois pas un ennemi. Mais tu pourrais aussi bien être un espion.

Kyuuji fut soulagé de constaté l’intelligence et l’objectivité de l’officier. Il ne put qu’approuver la logique de ses remarques.

— En effet.

— Je dois informer mes supérieurs de la situation, ils me diront quoi faire de toi. En attendant, tu resteras sous bonne garde.

Le Raen hocha la tête.

— Je comprends.

L’officier se leva et s’avança. Il lui défit ses chaînes mais lui laissa les mains menottées.

— Bien. Pour la tranquillité de tous, je te conseille de rester dans cette tente. Je n’ai pas besoin de te dire ce qui arrivera si tu essaies de t’enfuir, j’imagine ?

D’un signe de tête, l’Ao ra désigna les gardes à l’extérieur.

— J’en ai une vague idée.

Avec un sourire que Kyuuji qualifia d’amer, le Hyurgoth recula vers l’entrée de la tente et sortit en adressant quelques mots aux gardes à l’extérieur. De nouveau seul, le Raen s’assit par terre et étendit ses jambes en maudissant le sort qui s’acharnait sur lui, tandis que les bruits du village, insouciants et anodins, montaient jusqu’à lui.

Souvenir : Écaille

Les cris et les rires des enfants résonnaient entre les maisons.

Derrière un bâtiment quelconque, le jeune Raen tourna la tête et présenta son profil à un enfant Hyurois. Kyuuji se laissa dévisager un instant avant de perdre patience.

— Alors ?

Venceslas plissa les yeux en lui faisant tourner la tête de l’autre côté.

— Hum… Ça commence peut-être à pousser.

Kyuuji se libéra du traitement de son ami, frustré.

— Peut-être ? Soit elles poussent, soit pas. Mais pas peut-être !

Patient, l’enfant lui reprit la tête entre les mains et se hissa sur la pointe des pieds pour approcher son visage du sien. Son nez se retrouva à quelques ilms à peine du cou du Raen. Après un examen minutieux, le jeune Hyurois recula et lui toucha la joue, juste à la naissance de sa corne.

— Là, y’en a une ! Une toute petite, mais elle est bien là !

Sautant presque de joie pour le Raen, Venceslas lui frappa amicalement le torse du poing en souriant.

— Ta première écaille, Kyu !

Kyuuji passa ses doigts à l’endroit indiqué par l’enfant et sentit une légère rugosité. Sa première écaille. Enfin. Jubilant, il ne put retenir un sourire triomphal et rougit de liesse. Le jeune Hyurois se tordit le cou et observa de nouveau l’écaille naissante, à la fois curieux et impressionné.

— Alors, ça fait quoi ?

Le Raen se gratta les cheveux et détourna les yeux, gêné.

— Enfaite, ça brûle un peu.

— Comme les cornes ?

Kyuuji secoua la tête.

— Non, les cornes ça fait pas mal. Elles percent très tôt, alors on s’en souvient pas. Comme pour les dents, il parait. Et après, elles poussent trop lentement pour qu’on le sente, par couches, ou je sais pas quoi… j’ai pas bien compris ce que papa m’avait dit là-dessus.

Se désintéressant du sujet, Kyuuji se passa à nouveau un doigt à la base de sa corne. La sensation rugueuse, légèrement râpeuse, que lui laissait l’apparition de l’écaille, rendait sa peau irritée.

— Là, ça tire, ça gratte et ça brûle.

Venceslas fit une grimace à la description que le Raen lui faisait de la pousse des écailles des Ao ra.

— Ça a pas l’air agréable.

Kyuuji haussa les épaules en souriant, les yeux pétillants de fierté.

— Ça va. Et puis, c’est cool !

— Ouais, moi aussi, j’ai hâte que ça pousse.

L’enfant Hyurois accompagna sa remarque en regardant dans son pantalon. Il releva les yeux vers Kyuuji en haussant les épaules.

— Heureusement, ce sera pas des écailles…

Le Raen, incapable de se contenir davantage, éclata de rire. Il se reprit rapidement devant le regard furieux de son ami.

— Je me moque pas, Vence !

— C’est ça…

— Non, vraiment. Je suis sûr que ça va plus tarder.

Avec un sourire qui ne semblait pas vouloir quitter ses lèvres, Kyuuji poussa amicalement l’épaule du Hyurois. L’enfant protesta, mais ce fut une voix grave, rauque et profonde qui sortit de sa bouche.

— Tenez, votre repas.

Forêt de Sombrelinceul : Captivité

Kyuuji sursauta. La tente et la situation désastreuse dans lesquelles il était s’imposèrent violemment à lui. Il cligna des yeux en écartant ce rêve pour revenir au présent. Un homme en uniforme jaune lui tendait un gobelet et un bol.

— Tout va bien ?

Le Raen leva la tête et tendit les mains pour attraper son repas.

— Oui, j’étais dans mes pensées.

L’homme haussa les épaules, indifférent à ses problèmes et se dirigea vers la sortie.

— Appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose.

Sans attendre de réponse, le garde sortit et repoussa les pans de la tente pour en occulter l’accès.

Troublé, Kyuuji posa le bol sur la chaise et renifla le contenue du gobelet. De la bière. Le savoir le surprit. Il réalisa brusquement que certaines choses lui revenaient naturellement au moment où il y était confronté. Son nom, le buisson de baies comestibles, les races des habitants de ce village, la bière. Tandis que d’autres restaient remarquablement scellées dans son esprit, se révélant à l’improviste et sans logique apparente.

La quiétude de la tente et la présence d’un repas consistant remplirent subitement un vide dans l’esprit du Raen. Il se sentit rassuré, comme si la simple pensée de pouvoir manger et s’abriter lui suffisait. Il s’autorisa à se mettre un peu plus à l’aise, n’ayant aucun moyen de faire évoluer la situation dans l’immédiat. Il ôta ses bottes et voulut se débarrasser de sa robe rendue rigide par la boue séchée avant de réaliser qu’il était toujours menotté.

Refusant de se résigner à rester ainsi, Kyuuji appela le garde. Lorsque celui-ci passa la tête entre les pans de la tente, le Raen lui montra les menottes.

— J’aimerai enlever ma robe mais, avec ça, c’est impossible.

Le garde le jaugea de la tête aux pieds, une expression compatissante passa furtivement sur ses traits, laissant imaginer l’épouvantable allure qu’il avait.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Sur ces mots, le garde ressortit. Kyuuji l’entendit échanger quelques mots avec un autre garde avant que le silence ne s’installe. Quelques minutes plus tard, il revint avec un pantalon et une chemise propre, en compagnie de l’officier. D’un pas mesuré, le Hyurgoth s’approcha de Kyuuji et lui retira ses fers.

— Ce n’est pas dans nos habitudes de déshonorer nos prisonniers. Surtout quand ils ne sont pas encore jugés coupables. Change-toi, je vais devoir te remettre les menottes après ça.

Le Raen acquiesça, reconnaissant de pouvoir quitter vêtement sales. Il se déshabilla sans la moindre pudeur, malgré les regards curieux des deux hommes. La vue de ses écailles et de sa morphologie Ao ra les laissa perplexes et intrigués. Remarquant leur étonnement, Kyuuji se sentit obliger de s’expliquer.

— Certaines légendes racontent que nous descendons d’un peuple dravanien.

Cette révélation, pourtant sortie de sa propre bouche, surprit autant le Raen que les deux autres. Encore un savoir impromptu qu’il ne pensait pas connaître.

— Et c’est vrai ? s’enquit l’officier.

Après avoir passé la chemise, Kyuuji haussa les épaules.

— Je n’y crois pas. Et je pense que personne ne le sait vraiment.

Il enfila le pantalon que lui avait apporté le garde et se tourna vers l’officier en lui tendant les poignets.

— Merci pour les vêtements, je me sens mieux.

L’officier haussa les sourcils et lui passa de nouveau les menottes.

— Tu es bien docile, Atagi.

Kyuuji désigna le garde et son arc dans le dos d’un signe de tête.

— Je préfère des fers aux poignets à une flèche dans le cou.

Le Hyurgoth éclata franchement de rire et se retourna pour sortir.

— Je suis bien d’accord !

De nouveau seul, dans des vêtements propres, avec un repas consistant, Kyuuji regretta presque de ne pouvoir se baigner pour détendre ses muscles douloureux. Il écarta ces pensées en s’intéressant à son repas. Il s’agissait d’un ragoût de viande. Le Raen ne savait pas laquelle, mais il la trouva forte en goût. Les légumes, un peu trop cuit, n’étaient pas mauvais non plus. Enfin la bière mousseuse finit d’apaiser sa faim et acheva sa mauvaise humeur. Tout n’allait pas si mal, finalement.

La pénombre ne tarda pas à s’installer sous la tente, annonçant l’arrivée de la nuit. Kyuuji s’estima heureux de pouvoir dormir à l’abri. Il s’installa sur les planches de bois aussi confortablement que possible, ses pensées errant d’un sujet à l’autre au gré de son envie. Mais le sommeil fut long à venir, tant il avait de troubles en tête.

Souvenir : Frère

Une voix familière tira le Raen de ses pensées.

— Tu m’écoutes, Kyu ?

Clignant des yeux, il dévisagea son jeune frère qui lui faisait face, une expression fâché figée sur les traits. Il lui ressemblait énormément avec ses yeux et ses cheveux violets. Cependant ses petites cornes pâles poussaient vers l’arrière, contrairement à celle de Kyuuji, recourbées vers l’avant. Il était venu le trouvé un peu plus tôt dans sa chambre pour lui parler, mais le Raen était incapable de dire quoi.

— Pardon, Isshiki, tu disais ?

Le jeune Raen soupira théâtralement et croisa les bras, faisant mine d’être indigné par le comportement de son aîné.

— Tu m’écoutes jamais… Mais comme c’est important, je veux bien répéter.

Rentrant dans son jeu, Kyuuji sourit et inclina la tête.

— Je t’en serai très reconnaissant.

— C’est à cause de Hiwako…

Isshiki laissa sa phrase en suspens, comme si la suite allait de soit. Et c’était à peu près le cas. Ce n’était pas la première fois que son frère venait se plaindre de la jeune Raen de son âge, Hiwako. Elle semblait le suivre partout, lui jouer des tours absurdes et lui poser toutes sortes de questions auxquelles il ne voulait pas répondre. Retenant de justesse un sourire amusé, Kyuuji essaya de garder une expression grave.

— Qu’a-t-elle fait, cette fois ?

Le cadet hésita à répondre, puis se lança en détournant le regard.

— Elle raconte à tout le monde que je suis son amoureux.

Cette fois, Kyuuji ne réussit pas à se contenir, il pouffa. Devant le regard furieux d’Isshiki, l’aîné toussota et reprit son sérieux.

— Et c’est le cas ?

— Non !

— Alors le problème est grave, effectivement.

Isshiki, avide de conseil, le regarda intensément dans l’attente de son avis. Kyuuji, pour le plaisir, fit mine de réfléchir en croisant les bras jusqu’à ce qu’il atteigne la limite de la patience de son frère.

— Si tu la contredis, tu ne feras qu’ajouter du crédit à ce qu’elle raconte. Mais si tu ne dis rien, ça ne fera que le confirmer. Le problème est grave.

L’air désespéré de son frère, l’attrista. Bien qu’anodin et infantile, son problème l’affectait. Et tout ce qui affectait son frère, le concernait également. Conscient de sa responsabilité d’aîné, Kyuuji chercha une solution.

— Le mieux serait que Hiwako avoue son mensonge. Mais la connaissant, elle ne le fera pas. Et pour que le démenti soit convainquant, il faudrait qu’il vienne d’elle, et de personne d’autre. Tu as essayé de lui parler déjà ?

Isshiki secoua la tête.

— Pour lui dire quoi ?

Kyuuji se rappela que l’enfant était très timide en dehors de la famille. Il aurait du mal à discuter avec Hiwako de ce sujet délicat. Mais il n’était pas envisageable de missionner un autre enfant, ou lui-même, pour résoudre ce problème. Cela ne ferait que mettre Isshiki dans une situation délicate. Il écarta donc sa propre question d’un geste.

— Oui, oublions.

L’aîné se frotta l’arrête du nez en réfléchissant à une autre solution.

— Sinon, tu peux essayer d’amener les autres à réaliser que c’est un mensonge.

— Comment ?

Kyuuji voyait bien quelques possibilités, mais il choisit celle qu’il trouvait le moins désagréable, tant pour Isshiki que pour Hiwako.

— En l’évitant. En lui parlant le moins possible, que par politesse. Faire tout ce qui montrerait que tu n’as aucun intérêt pour elle, qu’elle est beaucoup moins importante que tes copains par exemple. Tu vois ?

L’enfant ne paraissait pas totalement convaincu mais il hocha la tête.

— Je crois. Je dois l’ignorer, c’est ça ?

C’était une façon un peu abrupte de résumer mais c’était bien ce que Kyuuji avait dit.

— Oui, mais pas seulement. Ne te montre ni méchant ni malpoli. Essaie juste de montrer qu’elle t’est indifférente.

Isshiki hocha la tête plus vigoureusement.

— D’accord, je vais essayer. Merci Kyu.

Avec un sourire plein d’affection, l’aîné ébouriffa les cheveux de son frère qui protestait.

— Avec plaisir, frangin.

L’enfant se libéra de l’étreinte de Kyuuji, lui tira la langue et quitta la pièce en courant. Amusé par la réaction de son frère, le Raen s’allongea sur son lit. Le matelas en duvet de plumes était agréable et confortable. D’habitude.

Forêt de Sombrelinceul : Libération

Une douleur sourde à l’épaule sortit le Raen de son sommeil. La chute dans la boue, les trois nuits à dormir à même le sol, la rude traversée de la forêt et maintenant une nuit passée sur un plancher de bois eurent raison de ses muscles et articulation. Kyuuji s’étira douloureusement et s’allongea sur le dos. D’après le silence et l’obscurité, il ne devait pas encore faire jour. Pourtant il se sentait reposé et serein. Le souvenir revenu de son frère apaisait son esprit mais réveillait en lui des sentiments de mélancolie et de regrets. A cela s’ajoutait une rancœur froide et insidieuse à l’encontre de Venceslas, le Hyurois qui l’avait arraché à sa famille et qu’il n’arrivait pas à appeler son ami, malgré ses quelques souvenirs affectueux. Kyuuji se dit qu’il était peut-être bien rancunier, mais cela lui importait peu. Il voulait simplement revoir son frère.

A contrecœur, le Raen réalisa qu’il était trop tôt pour avoir ce genre de pensées. Il fit rapidement le compte de ses rêves. Quatre hypothétiques souvenirs était bien trop peu pour se faire une idée de sa vie ou de son histoire. Il mit donc de côté tous ses sentiments et décida de profiter de la quiétude matinale pour faire le tour du village. Enfin, s’il le pouvait. Kyuuji appela le garde. Se fut un Miqo’te en uniforme jaune qui se présenta à l’entrée de la tente.

— Oui ?

— Puis-je faire un tour pour me dégourdir et m’aérer ?

— Tout le monde dort encore, je n’y vois pas d’inconvénient. Je vous accompagne par contre.

Kyuuji acquiesça et sortit en compagnie du garde qui lui fit visiter le village endormi. Le Ranch de Brancharquée.


L’officier de la garde entra sans cérémonie dans la tente de Kyuuji. Il était accompagné d’un garde Elézen et d’un Hyurois.

— Bonjour, Atagi, le salua l’officier.

Kyuuji lui répondit par un signe de tête et dévisagea les deux autres. Le garde lui était familier, il avait déjà eu l’occasion de discuter avec lui mais ne connaissait pas son nom. Comme celui de l’officier ou des autres gardes, réalisa le Raen. Le Hyurois était de taille moyenne pour les gens de sa race. Ses cheveux teints en bleu dont les racines noires révélaient leur véritable couleur, étaient coupés ras sur les côtés, mais restaient longs sur le dessus. Rassemblés et noués en arrière, ils dégageaient son visage aux traits fins, presque efféminés, et s’accordaient avec son regard bleu clair, perçant comme l’acier, mais étonnement chaleureux. Il portait une armure de cuir par-dessus une chemise blanche, et une épée longue à la hanche. Kyuuji mit de longues secondes à réaliser qu’il le connaissait. Le Hyurois s’avança en souriant au moment où le Raen le reconnu. Venceslas.

— Bonjour, Kyu ! J’ai eu du mal à te retrouvé. Pourtant les Raens ne courent pas les rues à Sombrelinceul.

Kyuuji fut assaillit de nombreuse émotions et sentiments contradictoires. Le temps d’y mettre un ordre et qu’il décide comment réagir, l’officier s’était avancé et lui avait pris les poignets. Il lui défit les fers qu’il n’avait pas quittés depuis son arrivée, huit jours plus tôt.

— Monsieur Miller a confirmé ton identité et ta version, tu es désormais libre. Au nom de l’ordre des Deux Vipères, je te présente mes excuses.

Le Raen se frotta les poignets en secouant la tête.

— Ce n’est rien, je comprends. Je n’ai pas été d’une grande aide non plus pour prouver ma bonne foi.

Le Hyurgoth haussa les épaules.

— Nous n’avons pas l’habitude de ce genre de troubles par ici. Heureusement, cette affaire rentre finalement dans l’ordre.

— Oui, en effet.

Le Raen le remercia d’un signe de tête avant de se tourner vers Venceslas, qui l’observait en souriant.

— Merci de ton aide.

— Je t’en prie, Kyu. Je suis un peu en retard, mais pour ma défense, j’ai également eu ma part de problèmes. Je te raconterai ça autour d’une bière.

Sur ces mots, il sortit de la tente, laissant Kyuuji seul avec les deux gardes. L’officier se pencha vers lui avec un air de confidence.

— Je ne lui ai pas parlé de ton amnésie, pour des raisons évidentes. Libre à toi de le faire. Tu es innocenté, mais sache que les gens du coin n’ont pas l’habitude de voir des Ao ra, tu risques d’attirer les regards et les préjugés.

— Je vous remercie, officier.

L’homme écarta sa gratitude d’un geste et reprit d’un air sérieux.

— Tiens-toi correctement, je ne voudrai pas avoir à te remettre les fers tout de suite.

— J’y veillerai.

Les deux hommes se saluèrent d’un signe de tête et sortirent de la tente.