Souvenir : Adoption

Kyuuji était assis en tailleur, les paumes tournées vers le ciel, la tête légèrement baissée et les yeux clos. Il disciplinait son esprit et contrôlait son corps pour ressentir les flux d’éther qui l’entouraient. La salle de méditation était faite pour rendre les courants éthériques particulièrement fluides et calmes. Plusieurs petites éthérites bleutées étaient disposées selon un ordre et un schéma précis, rendant l’ambiance à la fois mystique et agréable. C’était la pièce préférée de Kyuuji, même dans sa chambre il se sentait moins à l’aise qu’ici.

Il sentit une perturbation, à la fois éthérée et physique. Il se concentra dessus. Au bout de quelques secondes, il reconnu les ondes de Venceslas. Mettant fin à sa méditation, le jeune Raen ouvrit les yeux et regarda le Hyurois s’installer en face de lui. Il était visiblement en colère, ou frustré, c’était difficile à dire tant ces deux émotions étaient liées chez lui.

Kyuuji avait l’habitude que Venceslas vienne lui parler quand quelque chose le perturbait. Il savait que sa double position d’ami et de fils du prêtre faisait de lui un conseillé et un confident tout désigné. Il n’était d’ailleurs pas le seul à se confier à lui. Déjà d’autres villageois venaient le voir plutôt que son père, anticipant la succession alors qu’il n’avait pas encore quinze ans. Mais avec Venceslas, Kyuuji ne savait jamais à l’avance à qui il voulait parler.

— Qu’y a-t-il, Vence ?

Ils s’étaient mis d’accord sur cette tournure de phrase. Si le Hyurois voulait parler à un ami, il le ferait directement, sinon il le lui dirait. Ce qu’il fit.

— J’ai besoin de me confier.

Kyuuji enfila donc son rôle d’héritier du temple et entama la discussion selon le rite d’ouverture.

— Mon épaule peut accueillir une partie du poids qui te pèse.

Venceslas détourna le regard et fixa un point que lui seul voyait.

— Mon adoption ne pourra jamais être officialisée.

Conscient qu’il s’agissait d’un sujet sensible et très important pour Venceslas, l’expression de Kyuuji se fit plus grave.

— Sais-tu pourquoi ?

— Mes vrais parents sont encore en vie et s’y sont opposés.

C’était étrange. Ses parents l’avaient mené tout bébé au temple des Atagi. Ils avaient prétexté l’incapacité de l’élever et de lui offrir une vie correcte pour le confier au temple. Depuis, ni Venceslas ni les Atagi n’avaient eu de leur nouvelles. Seule une rumeur disait que les Miller avaient rejoint Doma pour refaire leur vie. Venceslas ne leur en voulait pas particulièrement, les parents de Kyuuji l’avaient chaleureusement accueilli et s’étaient très bien occupés de lui. Pour tout le monde, il faisait partie de la famille. Mais Venceslas n’avait jamais caché son désir d’être officiellement adopté.

Kyuuji, dans son rôle de prêtre, se devait de l’écouter, de lui prodiguer conseils et encouragement selon les besoins. Et ce dont Venceslas avait besoin, c’était de parler. Le Raen l’encouragea à se confier.

— Je sais que ton adoption te tiens beaucoup à cœur.

— Je voulais pouvoir porter le nom de ceux que je considère vraiment comme mes parents.

Kyuuji sourit chaleureusement, à la fois touché par son amitié et son attachement pour sa famille, mais également pour l’apaiser.

— Tu seras toujours Venceslas Atagi pour nous.

Il sentit la frustration de son ami disparaitre, laissant la place à une grande tristesse.

— Mais jamais officiellement.

— Est-ce si important ?

Venceslas hocha la tête, les yeux humides des larmes qu’il s’efforçait de retenir. Kyuuji prit un court instant de réflexion pour peser chaque mot.

— Qui tu es, ce que tu es, c’est à toi d’en décider. Si ton cœur est Atagi, tu es Atagi. Un nom n’est rien d’autre qu’un nom. Les relations, les liens que tu crées, les choix que tu fais, c’est ça qui te défini.

Kyuuji trouva ses paroles un peu creuses. Pour combler son manque d’éloquence, il se préparait à manipuler l’éther et apaiser le cœur de son ami, quand il pensa à d’autres paroles.

— Tu n’as pas besoin d’être officiellement adopter pour que nous te considérions comme un membre de notre famille, c’est déjà le cas. Je suis sûre que père serait très heureux que tu l’appelles ainsi plutôt que par son prénom.

Ces mots eurent beaucoup plus d’effet que les précédents. Kyuuji remarqua qu’il n’avait pas besoin de l’éther et relâcha son emprise dessus. Des larmes coulaient sur les joues de Venceslas, mais ce n’étaient pas de tristesse. Le Raen laissa le silence faire son office, il attendit patiemment. Un moment plus tard, Venceslas respira profondément, calmé et rassuré.

— Tu as raison. Mon cœur est Atagi et personne ne pourra dire le contraire. Même si je reste un Miller sur le papier.

Kyuuji sourit tandis que le Hyurois se levait en essuyant ses joues humides.

— Je ne sais pas si je pourrais changer mes habitudes mais je vais essayer. Merci Kyuuji !

Le Raen inclina la tête et témoigna de sa gratitude selon le rite du temple.

— Merci de me faire confiance et de partager ton fardeau avec moi.

Se défaisant de son rôle de prêtre, Kyuuji endossa celui d’ami et de frère. Il était hors de question d’aborder les sujets évoqués en confession, les paroles échangées restaient entre le prêtre et Venceslas, pas entre les deux amis. Le Raen s’étira et se leva.

— Tu viens m’aider à nettoyer la cour ?

Venceslas fit la grimace, faussement contrarié.

— C’est encore notre tour ? J’ai l’impression que c’est tous les jours…

Le Raen pouffa et se dirigea vers la porte.

— Certainement parce que c’est tous les jours notre tour !

Kyuuji, Venceslas sur ses talons, traversa le couloir qui menait à la cour du temple. À côté de la porte, deux balais les attendaient. Il en attrapa un et sortit. Dehors, il fut éblouit par le soleil, pourtant il ne ressentit pas la chaleur du soleil sur sa peau. Au contraire, il sentait la moiteur de l’humidité et l’odeur de la terre.

Gridania : Padjal

Kyuuji tressaillit mais reprit rapidement le contrôle. Il força son corps et son esprit à se détendre. Il commençait à s’habituer à ces perturbants retours au présent. Ou bien était-ce la nature paisible de ce souvenir ? Ou la méditation ? Qu’importe, il se sentait en paix. Il écarta mentalement le sujet pour pleinement reprendre pied dans la réalité.

Après quelques respirations profondes et mesurées, le Raen se permit un moment d’errance mentale. Il connaissait désormais la raison de l’emportement de Venceslas lorsqu’il l’avait appelé par son nom. Il comprenait également mieux pourquoi il n’en avait pas voulu au Hyurois de l’avoir forcé à l’exil en Eorzéa. Tout s’expliquait par les liens qui les unissaient tous les deux. Des frères, amis, confidents et conseillés. Kyuuji se sentait coupable d’avoir oublié cela et de l’avoir blessé. Il n’avait pas mesuré la portée de ses paroles. Mais comment aurait-il pu ?

Kyuuji se rappela les mots de son ami. Venceslas avait dit que les souvenirs étaient sujets à interprétation. Il n’était plus d’accord. Les souvenirs, s’ils étaient immuables, étaient incomplets tant qu’il ne les avait pas tous recouvrés. La preuve était que désormais il ne lui en voulait plus, il n’était plus en contradiction avec ses souvenirs. Mais son sentiment de culpabilité était bien présent, lui.

Il trouva la situation presque ironique. En adéquation avec ses souvenirs, il devait s’excuser pour la rudesse de ses propos alors qu’il les avait pensés légitimes. Ses excuses seraient-elles hypocrites ou sincères ? Et si d’autres souvenirs venaient à biaiser son nouveau jugement ? Allait-il faire des allers et retours entre la rancœur et l’amitié ? Kyuuji soupira. Il était peut-être trop tôt pour s’excuser. Comme il venait de le réaliser, tant que ses souvenirs n’étaient pas complets, il ne pouvait pas faire de jugements. Enfin, il ne devait pas s’y attacher, il pouvait en changer au gré de ses souvenirs.

Bien que Kyuuji se sente moins perdu depuis ce matin-là, il réalisa pour la première fois ce que l’amnésie impliquait vraiment.

Se fourvoyer.

Et il détestait se méprendre ainsi. Ironiquement, de cela, il en était parfaitement certain. Aucun souvenir n’aurait pu effacer le sentiment d’échec méprisant qu’il ressentait pour lui-même. Avec un soupire de mécontentement, le Raen décida de mettre un terme à ses pensées désagréables et sortit de sa méditation, qui n’en était, de toutes façons, plus une depuis de longues minutes. Il ouvrit les yeux et releva la tête.

A quelques pas devant lui, se tenait E-Sumi-Yan, le maître de la guilde des élémentaliste. Il l’observait intensément en plissant les yeux. Voyant que Kyuuji avait terminé sa méditation, le Padjal s’approcha et se campa devant lui. Visiblement il réfléchissait, ou quelque chose le rendait perplexe. Le Raen fit mine de se lever mais d’un geste le garçon l’intima de rester assis. Il secoua lentement la tête, comme pour en chasser des idées gênantes et noya le Raen dans son regard argenté.

— C’est étrange. La méditation ne t’a pas réussi. Au contraire, te voila plus troublé encore qu’avant.

Il fronça les sourcils et croisa les bras sur sa poitrine.

— Je n’aime pas aller contre mes principes, mais je dois te poser une question.

— Je vous écoute.

Le Padjal plissa à nouveau les yeux, comme s’il n’appréciait pas ce qu’il avait en tête.

— Serais-tu amnésique ?

Kyuuji écarquilla les yeux de surprise. C’était donc si évident ? Cela devait l’être pour quelqu’un d’aussi sage, et qui semblait le connaître. Le Raen ne voyait aucune raison de lui cacher sa situation, et il n’en avait pas envie. Il se sentait vulnérable, mis à nu, face au regard argenté du Padjal, comme s’il pouvait lire son âme. Ou son éther, c’était plus probable. A cette pensée, Kyuuji réalisa que c’était peut-être cela qui avait mis E Sumi Yan sur la voie. Le silence commençant à peser, Kyuuji réussit à se sortir de sa surprise et articuler quelques mots.

— C’est exacte. Je suis surpris.

En entendant ces mots, le Padjal haussa les sourcils et penchant la tête.

— Surpris ? J’imagine qu’être amnésique est bien plus perturbant que ça.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis surpris que vous l’ayez deviné.

— Il n’y a rien de remarquable à voir des indices quand ils sont juste devant nos yeux. J’en ai simplement tiré la conclusion la plus plausible.

Des indices ? Quels indices avaient vu le garçon ? Ils semblaient se connaître, mais à quel point ? Ce lieu magnifique ne lui aurait pas échappé longtemps, il avait dû y passer un temps considérable. La méditation et la magie curative faisaient déjà partie de sa vie. Avaient-ce été des sujets de conversations ? Était-ce suffisant pour remarquer des différences dans son comportement ou son éther ? Et pourquoi le maître de la guilde des élémentalistes s’intéressait-il à lui ? Il devait avoir fort à faire.

— Je sens que beaucoup de questions tournent dans ton esprit, dit le Padjal Nous pourrons en discuter une prochaine fois. Pour l’instant, tu as d’autres choses à faire.

Le garçon fit un signe de tête vers l’entrée. Kyuuji suivit son regard. Venceslas l’y attendait patiemment. Lorsqu’il croisa son regard, le Hyurois leva la main en souriant. E-Sumi-Yan se retourna vers lui.

— J’ai déjà fait prévenir Miounne que ta tâche a bien été remplie. Nous nous reverrons un autre jour.

Le garçon le salua d’un signe de tête et s’éloigna, déjà occupé à autre chose.

Gridania : Conseil

Venceslas ne parla pas sur le trajet jusqu’à l’auberge. C’était étonnant. D’autant plus qu’il avait forcément vu Kyuuji et E-Sumi-Yan discuter. Et donc la surprise qui avait suivit. Mais Venceslas ne posa aucune question, ne dit rien, ne le regarda même pas. Pour la première fois depuis son « réveil », Kyuuji maudit son amnésie. Il avait trop de temps libre et de sérénité pour penser. Et trop d’inconnus à identifier. S’il en savait plus, il comprendrait peut-être le comportement du Hyurois et pourrait désamorcer la situation. Ce n’était pas le cas. Et il avait de toute façon d’autres choses en tête.

Venceslas mena Kyuuji jusqu’à la même taverne que la veille, le Perchoir. Toujours en silence, il y entra et se dirigea d’un pas pressé vers le comptoir de l’Elézéenne. D’un geste plein de colère, il déposa les deux feuilles des missions accomplies devant elle.

C’était donc cela. Il était en colère. Restait à savoir pourquoi. Peut-être sa tâche s’était-elle mal passée ? Ou était-elle trop ennuyeuse ? Non, c’était pour une autre raison, Kyuuji en était sûr.

— Ces deux là sont remplies, lâcha le Hyurois d’un ton brusque.

Miounne, loin de s’offenser, le regarda en souriant, une pointe de moquerie transparaissait sur ses traits.

— J’imagine que vous n’avez eu aucun problème. Enfin tant mieux, c’était ce que tu voulais.

Venceslas répondit à la pique en grognant et en détournant le regard. L’hôtesse sourit de plus belle puis se pencha derrière le comptoir. Elle en sortit deux petits sacs de pièces qu’elle déposa devant Venceslas en conservant sa main dessus et le fixa sévèrement.

— Ce ne sont pas mes affaires et je ne sais pas à quoi ça rime, mais tu devrais trouver une solution.

Venceslas jeta un rapide coup d’œil au Raen avant de se retourner vers l’Elézéenne en baissant la voix.

— Je sais.

— Donc, tu n’as encore rien prévu ?

— Non mais je trouverai bien quelque chose.

S’ils essayaient d’être discrets, c’était raté. Kyuuji sentit une pointe d’agacement monter en lui mais la mit sans mal de côté. Il n’allait pas une nouvelle fois se laisser aller à la colère à cause de son ignorance, surtout pas pour si peu. Il attendit donc patiemment que Venceslas le rejoigne.

— Tu fais comme tu veux, Miller, ça ne me regarde pas, insista Miounne.

— Merci de te sentir concernée.

L’hôtesse secoua la tête de dépit et écarta sa main, libérant ainsi la récompense des deux hommes. Le Hyurois pris les petites bourses de pièces et en lança une au Raen. Toujours sans un mot, il s’installa à une table. Kyuuji rangea son argent dans une poche et prit un siège en face de son ami. D’un signe de tête il désigna l’Elézéenne.

— De quoi parliez-vous ?

Venceslas semblait hésiter, il le dévisagea de longues secondes avant de soupirer.

— J’ai inventé une excuse pour justifier les missions de novices que nous avons remplies. Elle se sent concernée mais ce n’est rien.

— Je vois.

C’était une bonne idée, pensa Kyuuji. A condition de considérer son amnésie comme un secret à garder. Mais depuis sa conversation avec E-Sumi-Yan, il n’en était plus si sûr.

— Nous pourrions parler de mon état à d’autres, ils pourraient peut-être m’aider.

Venceslas soupira de nouveau, il n’était pas de cet avis visiblement. Une serveuse interrompit tout élan de discussion en déposant deux choppes de bière. Ils n’avaient pourtant encore rien commandé. Le Hyurois interrogea la jeune fille du regard.

— C’est de la part de Miounne, expliqua-t-elle. Elle a dit que vous méritiez ça de plus comme récompense.

Elle inclina la tête et s’éloigna sans attendre de réponse. Venceslas grogna de colère.

— De quoi se mêle-t-elle ? Je croyais que ce n’était pas ses affaires !

Tant de colère. Ou de frustration. Soudain Kyuuji fit le parallèle entre la scène qu’il avait sous les yeux et celle de son dernier souvenir. Il trouva une idée intéressante pour lui annoncer qu’il avait recouvré un autre fragment de sa mémoire sans lui en parler directement. Tout en l’amenant à se calmer.

— Qu’y a-t-il, Vence ?

La formulation eut l’effet désiré. Le Hyurois écarquilla les yeux de surprise, une partie de sa colère envolée. Kyuuji lui signifia que ce n’était pas une coïncidence en lui souriant. La tension de son ami diminua encore et il entra dans son jeu.

— J’ai besoin de conseils, je crois.

Ce n’était pas la même chose que dans son souvenir. Le Raen tenta de fouiller rapidement dans sa mémoire mais seule la réplique de son rêve lui venait en tête. Il espéra qu’elle ferait l’affaire.

— Mon épaule peut accueillir une partie du poids qui te pèse.

Le Hyurois hocha la tête et détourna le regard. Comme dans son souvenir. Kyuuji attendit que son ami prenne la parole sans le brusquer.

Gridania : Complainte

Venceslas prit une grande inspiration.

— Je suis un égoïste. Mon frère est dans une situation délicate, je ne peux même pas imaginer ce qu’il vit en ce moment. Il a besoin de d’aide et je suis le seul sur qui il peut compter. Mais je n’y arrive pas. Je ne sais pas quoi faire.

Il ne fallait pas être devin pour comprendre de quoi et de qui il parlait. Mais il se confiait à un prêtre et non à Kyuuji. Le Raen devait jouer son rôle. Il mit de côté ses propres émotions et en fit abstraction. Plus facilement qu’il ne l’aurait cru.

— Il n’est pas aisé d’aider quelqu’un sans comprendre le problème. Encore moins lorsque la situation se présente pour la première fois. Tu n’as pas à t’en blâmer.

Cela dit, il y avait autre chose, Kyuuji en était convaincu.

— Ça ne fait pas de toi un égoïste.

La grimace de Venceslas lui apprit qu’il avait mit le doigt sur le cœur du problème. Après un court moment de réflexion, le Hyurois soupira en détournant un peu plus le regard.

— Je veux l’aider mais en même temps je ne peux pas.

— Je ne comprends pas.

Venceslas réfléchit encore. Brusquement il ferma les yeux et les poings, de nouveau en colère. Ou frustré.

— Oh et puis merde ! Autant tout dire ! Je ne veux pas partager sa situation. Avec personne. Même au risque de ralentir sa guérison. Je veux être le seul à l’aider. Je suis égoïste, je ne pense pas à son bien mais uniquement au mien !

Kyuuji cligna des yeux de surprise. Il ne savait pas ce qui était le plus surprenant, la réaction du Hyurois, son discours, ou bien sa propre naïveté. Il n’avait pas la moindre idée de ce que son ami pouvait ressentir. Et il ne s’était pas réellement poser la question. Cela faisait-il de lui un égoïste ? Tout cela faisait-il d’eux des égoïstes ?

Réalisant que le silence durait, le Raen secoua la tête, à la fois de dépit et pour reprendre constance. Il se lança dans une tirade sur le sujet sans vraiment savoir où il allait.

— Chacun possède une part d’égoïsme en lui. Exprimer son besoin sans nier celui d’autrui, satisfaire ses envies sans négliger celles des autres, ce n’est pas toujours évident. La frontière est mince et l’équilibre précaire. Plonger dans l’égoïsme ou se noyer dans l’altruisme. Il est parfois nécessaire de faire un choix.

Kyuuji se retint difficilement d’exprimer son étonnement face à son discours. Il y avait à peine pensé et les mots lui étaient venus naturellement. Il s’efforçait de déchiffrer l’expression de son ami pour continuer quand d’autres mots franchirent ses lèvres, presque sans son consentement.

— Le mal, dans ce genre de cas, est généralement dû à l’inaction. Que tu choisisses l’égoïsme ou l’altruisme, il faut que tu te décides et que tu agisses en conséquence. Ne rien faire à cause de l’hésitation ou d’un manque de confiance revient à abandonner ton frère. Et ce n’est pas ce que tu veux.

Venceslas écarquilla les yeux et se retourna lentement vers le Raen. Ils s’observèrent quelques instants en silence. De pensantes secondes s’égrenaient durant lesquelles Kyuuji aurait voulu s’excuser pour ses propos durs. S’excuser pour s’être emporté au Ranch. S’excuser de n’avoir que lui sur qui compter. S’excuser d’être amnésique. Mais à ce moment-là, il était le prêtre qui portait conseil, même si pour cela il devait être sévère. Il soutint le regard bleu glacial du Hyurois jusqu’à ce que celui-ci ferme finalement les yeux en soupirant.

— Je peux donc être égoïste tant que c’est pour l’aider ?

— C’est une manière de résumer, oui.

De nouveau le regard de Venceslas se perdit dans le vide.

— Est-il envisageable d’influencer les choix de mon frère si c’est pour son bien ?

L’ambivalence de la position de Kyuuji n’aurait pu mieux s’exprimer qu’en cet instant. Il n’avait aucun désir d’être manipulé pour quoi que ce soit ni par qui que ce soit. Cependant, il n’avait pas envie d’accabler d’avantage Venceslas. De plus, il se devait de suivre son propre conseil.

Avec un sourire ironique, le Raen se résigna et exprima son avis sans ambiguïté.

— Oui, si c’est nécessaire.

Le Hyurois hocha lentement la tête pendant un moment.

— Merci pour ton conseil.

Kyuuji avait l’impression d’avoir creusé sa propre tombe mais il était satisfait de l’avoir aidé. Malgré son amnésie, il se sentit utile.

— Merci de me faire confiance et de partager ton fardeau avec moi.

Venceslas fixa le Raen en arquant un sourcil.

— Alors, comme ça tu as recouvré d’autres souvenirs ?

Kyuuji haussa les épaules en souriant. Ils étaient redevenus des amis, presque des frères.

— Oui. Je me sens de mieux en mieux, comme si un vide se comblait petit à petit.

— Tant mieux, s’exclama Venceslas avec un sourire sournois. J’ai quelque chose à te proposer pour aider à ta guérison.

Gridania : Organisation

La Grande Compagnie de l’Ordre des Deux Vipères. Ce n’était pas la première fois que Kyuuji en entendait parler mais c’était la première fois qu’il visitait leurs locaux. La première dont il avait souvenir, du moins. Venceslas ne l’y avait conduit, prétextant des obligations et ne lui avait pas tellement laissé le choix. Selon son propre conseil.

Impressionnant était le seul mot qui lui venait à l’esprit depuis qu’il y était entré. Il ne faisait pas seulement référence au bâtiment immense qui leur servait de quartier général. L’organisation interne de la grande compagnie dépassait également tout ce qu’il pouvait imaginer.

Devant un tableau récapitulatif de cette hiérarchie, Kyuuji essayait de tout comprendre pour en retenir le maximum. La grande compagnie était dirigée par l’oracle Kan-E-Senna, une Padjal, également membre du Grand conseil des esprits. L’organisation pouvait être divisée en trois groupes, la direction, les unités d’élite et les troupes. La direction siégeait dans le quartier général pour élaborer et coordonner les opérations. Les unités d’élite, les archers et les maîtres d’hast, protégeaient la forêt. Enfin les troupes constituaient le gros de la compagnie, composées d’aventuriers, de jeunes soldats volontaires ou des membres des guildes locales, représentaient leur force militaire et leur soutient logistique.

C’était beaucoup d’informations pour un amnésique. Devant l’air ahuri du Raen, un membre de l’organisme se senti obliger de répondre à ses interrogations.

— Les membres sont regroupés en bataillons selon leur origine et leur fonction, expliquait-il patiemment. Les soldats en formation ensemble, les disciples de la terre et de la main ensemble, etc. Les aventuriers étant un cas à part, ils forment tous un bataillon particulier où tous se côtoient selon les besoins.

Kyuuji hochait la tête. C’était d’une logique imparable et cela devait être d’une au moins aussi bonne efficacité.

— La hiérarchie est commune à tous les bataillons. Elle est basée sur un système militaire, de simple soldat à officier supérieur. Les promotions s’obtiennent au mérite sans distinction de bataillon, d’origine ou d’autres choses.

Cela commençait à ressembler à un discours de recrutement, mais le Raen n’en dit rien. Avide de connaissance, il s’apprêtait à poser d’autres questions quand Venceslas l’interpella en lui faisant signe de le rejoindre dans un bureau adjacent. Kyuuji s’excusa auprès de l’homme qui s’était donné la peine de le renseigner et se dirigea vers le bureau.

La pièce était petite, très simplement meublé et à la décoration se limitait à quelques vases suspendus, rappelant ce lien avec la nature si particulier à Gridania. Deux Elézéns faisaient face à un bureau derrière lequel un homme, un Hyurois à priori, était assis. Tous les trois portaient la livrée de l’Ordre des Deux Vipères, mais Kyuuji n’aurait pu dire à quel bataillon ils appartenaient ni quels étaient leurs rangs, et discutaient vivement, sans porter attention aux deux amis.

Venceslas s’approcha du Raen et se pencha vers lui pour parler à voix basse sans déranger les autres.

— Ils ont presque terminé, ce sera bientôt à notre tour.

Kyuuji opina et écouta leur conversation pour patienter. Un des Elézens s’exprimait calmement mais il n’arrivait pas à cacher sa colère.

— Nous n’avions pas le choix. Les ordres étaient de récupérer ou détruire le matériel volé, rien d’autre. Jamais nous n’aurions pu rentrer en nous encombrant des blessés.

— Tu les as abandonnés à une mort certaine ! C’étaient tes hommes !

Le second Elézen était également hors de lui. Mais quelque chose semblait exagéré, comme s’il surjouait sa colère. La scène était étrange et attira toute l’attention de Kyuuji. Le premier Elézen reprit la parole d’un ton qu’il voulait neutre, mais il s’emportait légèrement.

— Aurais-je dû désobéir et faire échouer la mission ? Laisser aux mains des homme-bêtes tout notre matériel ? Je ne suis pas de cet avis !

Cette remarque faillit faire bondir Kyuuji qui se retint difficilement. Comment un officier pouvait préférer sauver du matériel à la vie de ses hommes, c’était incompréhensible. La scène, ici, au cœur du quartier général de l’Ordre des Deux Vipères, avait quelque chose d’irréel. Mais le Raen ne savait quoi.

— Oui, cria l’Elézen en rogne. Si c’était nécessaire tu aurais dû protéger tes hommes plutôt que le matériel !

Le Hyur, qui était resté silencieux jusque-là, se leva lentement en s’appuyant sur son bureau. Sa taille, son grade, sa prestance ou son autorité naturelle suffit à faire taire les deux hommes. Il les fixa un d’un regard dur puis se tourna vers le premier.

— Jeannoix, tu as fait le bon choix. Le matériel est plus important que la vie des…

Les mots suivants se perdirent dans le néant.

Souvenir : Incident

— Le matériel a plus de valeur que vos vies, bande de larves !

L’officier supérieur Quo Thorne vociférait contre les blessés et les mourants. Kyuuji, encore en retrait de par son rôle au combat, s’élança pour leur venir en aide. Un ordre accompagné d’un bras puissant du Roegadyn l’empêcha d’aller plus loin.

— J’ai ordonné la retraite ! On a ce qu’on est venu chercher, demi-tour !

Kyuuji tenta de forcer le passage en faisant fi de l’ordre et fut brutalement repousser en arrière.

— Tu t’arrêtes là, le cornu ! On s’encombre pas de ça, on y va.

« Ça » était des compagnons d’infortunes recrutés de force, entraînés et formés au combat sous la menace. Comme Kyuuji. Il ne pouvait tout simplement pas accepter un tel traitement envers ses camarades. La haine froide et insidieuse qu’il nourrissait secrètement depuis des années envers l’Empire de Garlemald menaçait d’être révélée, emportant tous ses efforts pour la cacher.

L’officier ne s’y intéressait pas, il affichait sa grimace la plus menaçante.

— A moins que tu préfères les aider et qu’on aille piller et raser vos villages, violer vos femmes et tuer vos enfants ? On pourrait même innover, changer l’ordre, ou autre…

Cette menace. Toujours la même. C’était un des seuls moyens dont disposait l’armée pour s’assurer un minimum de loyauté de cette escouade. Tous connaissaient le sous entendu qui l’accompagnait. Et Thorne, qui avait participé à tous les enrôlements, savait parfaitement comment s’en servir pour calmer les excès de rébellion. Même si quelques un n’accordaient que peu d’importance à leur village et à celui des autres, ils n’oseraient pas prendre le risque de se mettre toute l’unité à dos. Malgré leur situation, unis ils représentaient un adversaire coriace. Et l’union était justement leur plus grande force. L’escouade des Infortunés, comme ils s’appelaient eux-mêmes, s’était soudée autour de la menace qui planait sur leurs proches et leur haine commune de l’Empire. Ils étaient prêts à faire des sacrifices mais pas à laisser leurs compagnons d’infortune mourir alors qu’il était possible de les sauver.

Se maîtrisant difficilement, Kyuuji s’avança jusqu’à se retrouver nez à nez avec l’officier. Sans le quitter des yeux, il rassembla l’éther de la végétation autour de lui, le manipula soigneusement et le projeta sur ses camarades blessés. La colère qui se peignit sur le visage de Thorne fit tressaillir le Raen autant que le contrecoup de son incantation. L’officier le gifla si fort qu’il se retrouva à terre, étalé de tout son long. Il peinait à reprendre son souffle que déjà son supérieur l’attrapait par le col et le tirait vers lui, crachant littéralement sa hargne au visage de Kyuuji. Mais il ne l’écoutait pas, il l’entendait à peine, toute son attention était tournée vers ses compagnons qui se relevaient. Les plus en forme soutenaient ceux qui en avaient besoin. Ceux disposant de capacités magiques prodiguaient les premiers soins aux autres. Kyuuji se sentit rempli de fierté face à la solidarité des Infortunés. Et aussi à son audace, s’avoua-t-il.

Réalisant qu’il faisait exactement ce que Kyuuji voulait, l’officier s’empourpra d’avantage. Il se redressa vivement et lança des ordres à la volée.

Quand tout le monde se fut remis en route, il se pencha vers le Raen et murmura près de sa corne, de sorte que lui seul entende.

— Tu me le paieras, je t’en fais la promesse.

Kyuuji en fut immédiatement convaincu. Il le paierait. Peut-être pas le soir même ni le lendemain mais sûrement un jour alors qu’il ne s’y attendrait pas. C’était ce qu’il ferait, lui, en tout cas. Il attendrait longtemps, jusqu’à éprouver les limites de sa patience, pour se venger.

L’ombre des Infortunés devant lui s’éclaircirent. La vallée disparut, laissant la place à un bureau et quatre paires d’yeux inquiets ou surpris tournées vers lui.

Gridania : Suggestion

Le Raen chancela et se rattrapa aux bras que Venceslas tendait vers lui. Les quatre hommes échangèrent quelques mots qu’il ne parvint pas à suivre, son esprit toujours perdu quelque part entre le souvenir et la réalité.

Kyuuji s’appuyait franchement sur son ami, il voulu lui demander de l’aide pour s’asseoir quand sa voix résonna dans sa tête comme s’il lui avait parlé tout contre ses cornes.

— Rappelle-toi le duel.

Le Raen s’apprêtait à lever les yeux et lui demander de quoi il parlait, mais s’interrompit en découvrant l’armure qu’il portait. Une armure lourde portant un symbole. Un oiseau rouge sur fond noir.

Souvenir : Duel

Venceslas semblait inquiet. Comme une petite moitié des spectateurs. Ils étaient rassemblés en cercle autour de Kyuuji et de l’officier Quo Thorne. Tous portaient l’armure ou la tenue règlementaire de l’armée, le Raen ne faisait pas exception.

Le Raegadyn était sévère, sérieux, imposant. Une pointe de triomphe perçait dans ses yeux et sa voix.

— Un duel, en souvenir de cette humiliation, le cornu. J’espère que t’as oublié, parce que moi pas.

Bien sûr que Kyuuji n’avait pas oublié. Il attendait patiemment ses représailles depuis deux mois. Il était surpris que cela arrive si tôt. Thorne était beaucoup moins patient qu’il ne l’aurait cru. Et aussi beaucoup plus démonstratif. Il avait réuni plusieurs brigades et avait improvisé toute une mise en scène. Kyuuji décida de rentrer dans son jeu.

— Comment ne pas s’en souvenir ? C’était un tel spectacle !

Thorne lâcha un rire gras exagéré. Toute une comédie, dont il voulait être le centre.

— Du spectacle ! Tu vas en avoir, Aan !

Il cracha le dernier mot comme s’il s’agissait d’une insulte. Venant d’un Garlemaldais, c’en était certainement une mais Kyuuji l’ignora consciencieusement. Il n’avait aucune raison de se mettre en colère, son statut au sein de l’empire ne lui importait pas le moins du monde. Et il ne lui aurait pas fait ce plaisir. Le Raen esquissa un geste négligeant de la main, désignant l’arène que formaient les spectateurs.

— Pour si peu de publique ? Je suis déçu, je croyais que tu ferais mieux.

Il l’avait tutoyé volontairement, cela s’était pourtant révélé plus difficile qu’il le pensait. Le vouvoiement était une marque de respect autant que de distance pour le Raen. Tutoyer son supérieur était une véritable insulte. Et il n’avait jamais été doué pour les insultes.

De nouveau, le Roegadyn rit pour se donner de la prestance. Cela aurait peut-être fonctionné s’il ne tremblait de rage ou d’impatience.

— Assez parler, lâche. En garde !

Il accompagna le geste à la parole, il dégaina une épée longue et se mit en position de combat avec un air de triomphe. Thorne n’avait pas jugé bon de véritablement former Kyuuji au combat, préférant le restreindre à la magie. Dans ce genre de duel, les quelques applications offensives de sa magie n’allaient pas être d’une grande utilité. L’issue du combat était certaine. Kyuuji le savait mais ne pouvait s’avouer vaincu avant d’avoir vendu chèrement sa défaite. Pour sortir vainqueur de ce duel, le Raen devait rendre la victoire du Roegadyn aussi humiliante que possible. Il misait tout sur la mise en scène que Thorne avait préparé pour lui-même. Sa mise en scène, ses humeurs colériques et sa fierté.

Kyuuji se para donc d’un sourire narquois et exécuta une rapide courbette avant d’attraper son bâton. Puis tout se passa très vite. Thorne s’élança, Kyuuji conjura la terre sous les pieds de son adversaire qui trébucha. Il se releva rapidement mais déjà la colère montait en lui. Le Raen en profita pour conserver un peu de distance entre eux et invoqua le vent soulevant la terre meuble et sèche du terrain. D’un geste mesuré, il fit le tourner autour de Thorne, projetant poussière et cailloux à son visage. Il se protégea les yeux le temps que cela dura puis s’élança de nouveau. Kyuuji commençait déjà à ressentir le contrecoup de l’utilisation de l’éther. Il se concentra pour son dernier éclat d’exhibition. L’éther se condensa à tel point qu’il en devint visible, puis lumineux, brillant. Kyuuji le retint au maximum, attendant le dernier moment pour le relâcher d’un coup en un orbe aveuglant. C’était plus de l’esbroufe qu’autre chose, mais cela avait l’avantage d’être impressionnant.

Et contre toutes attentes, Thorne se laissa avoir. Il ne s’était pas protégé les yeux et les frottait compulsivement. Le Raen mit un instant à réagir, il ne s’attendait pas à ce que cela fonctionne. Il se reprit d’un sursaut et conjura la terre. Un rocher se forma devant lui et il l’envoya vers le Roegadyn. Qui l’esquiva et se jeta sur Kyuuji, le planquant au sol, le fil de son épée contre sa gorge. La rage, la colère et l’humiliation était visible sur son visage.

— J’aurai voulu une mort lente et douloureuse pour toi mais je me contenterai de ça.

Il n’aurait jamais dû être question de mort. Le duel devait prendre fin ici. Mais vu la pression que Thorne exerçait désormais sur son arme, Kyuuji comprit bien tardivement qu’il n’avait plus l’intention de suivre les règles. Entre la peur qui s’empara de lui et les dépenses d’énergie liées à la magie, il n’eut plus la force de se défendre, ni même de parler.

La panique menaçait de le subjuguer quand une main gantée se posa sur l’épaule de l’officier, le visage de Venceslas apparu un instant plus tard par au-dessus.

— Ça suffit, la victoire est vôtre. Il acceptera n’importe quelle punition mais vous ne pouvez pas priver l’armée d’un médicus aussi efficace que lui.

Thorne n’obtempéra pas immédiatement, pris de rage. Mais la poigne de Venceslas le fit reculer et il finit par se relever. Il n’affichait pas l’air triomphal auquel on aurait pu s’attendre. L’officier se détourna et s’éloigna rapidement, bousculant les personnes qui ne s’écartaient pas suffisamment. La stratégie de Kyuuji avait fonctionné. Mais cela avait failli lui coûté la vie.

Venceslas tendit la main au Raen à terre d’un air grave.

— Il nous faut partir.

Kyuuji attrapa la main de son ami et s’en aida pour se remettre debout.

— Il est temps, en effet.

Ils savaient tous deux ce que cela sous-entendait. Ils savaient depuis qu’ils avaient été enrôlés qu’un jour ils seraient forcés de déserter pour rester en vie. Et ce jour était arrivé. Il ne leur restait plus qu’à assurer leurs arrières et partir discrètement. Leur plan d’action était prêt depuis longtemps, torturé en tout sens pour le peaufiner au possible, prévoir le moindre écart, la moindre surprise. Ils n’auraient qu’une seule chance. Cela devait être la bonne. Celle-ci serait la bonne.

Les deux jeunes hommes s’éloignèrent de l’arène improvisée en direction de leurs quartiers, faisant mine de vouloir s’y reposer. Une fois hors de portée d’yeux et d’oreilles, Venceslas se tourna vers le Raen.

— Je m’occupe de la paperasse.

Il faisait référence aux documents concernant les Infortunés, les villages d’où ils venaient, les noms de leurs proches et tous les renseignements que Thorne avaient réunis pour donner du poids à ces menaces. Il fallait tous les détruire. Kyuuji opina.

— Je m’occupe des vivres.

Les deux amis échangèrent un regard lourd avant de partir chacun dans une direction différente. Ils se retrouveraient plus tard, cette nuit-là même, pour quitter définitivement l’armée.

Gridania : Mémoire

Lorsque Kyuuji se réveilla, il découvrit une femme qu’il ne connaissait pas penchée au-dessus de lui. Ils se dévisagèrent un instant puis elle se redressa. Elle n’esseya pas d’aider le Raen à s’asseoir mais quitta la pièce sans cérémonie.

Il était sur une banquette, dans une petite pièce sans fenêtre, éclairée par ces lanternes si caractéristiques de Gridania. Les murs étaient nus et faits de terre parcourus de racines. Kyuuji comprit qu’il était à la guilde des Elémentalistes, ou un endroit similaire, il n’était plus au quartier général de l’Ordre des Deux Vipères en tout cas.

Pour rompre avec l’habituel retour à la réalité, tantôt brutal, mais toujours perturbant, cette fois Kyuuji se sentait seulement fatigué et un peu fourbu, mais il ne ressassait pas les deux nouveaux souvenirs qu’il venait de revivre. Le Raen le réalisait à peine quand E-Sumi-Yan se présenta à la porte.

— Et bien, Kyuuji, je ne m’attendais pas à te revoir dans ces conditions.

— Je ne sais pas bien ce qui s’est passé. Nous étions….

Le Padjal l’interrompit en levant la main. Il s’approcha et le dévisagea un instant avant de s’asseoir à ses côtés.

— Économise tes forces, ton ami m’a raconté. Tu as perdu connaissance, certainement à cause des cette étrange amnésie qui te frappe. Nous avons dû te soigner, tu vas en ressentir les effets pendant quelques heures encore.

— Quelques heures ? Perdu connaissance ? Étrange amnésie ?

Les mots et la surprise s’étaient exprimés avant que le Raen ait eu le temps de réfléchir. Le Padjal ne s’en offusqua pas. Il ne souriait pas non plus, hochant simplement la tête d’un air grave.

— Je t’avais parlé d’indices concernant ton amnésie, tu t’en souviens ?

Kyuuji opina, en plus de s’en souvenir cela l’avait presque obsédé.

— Je faisais référence à des perturbations dans ton éther personnel, reprit le garçon. Comme si une infime partie t’avait été enlevée.

Voila qui plongea le Raen dans une intense réflexion. Il perdit le fil de ses pensées, le compte de ses questions, la notion du temps et oublia la présence du Padjal pourtant assis juste à côté de lui. Des connaissances sur l’éther lui revenaient en tête comme s’il ne les avait jamais oubliées. Ses souvenirs se remettaient en place les uns par rapport aux autres. La chronologie devenait évidente. Dès qu’il cherchait à quelque chose, cela lui revenait.

Le Padjal toussota discrètement, ramenant Kyuuji à la réalité.

— Oh, pardonnez-moi, vous devez être très occupé et je vous accapare.

— Ce n’est rien, Kyuuji. Je devais te parler de toute façon.

— A propos de mon amnésie ?

Le garçon pencha la tête sur le côté.

— En partie. Mais j’ai eu le temps de voir ce que je voulais pendant que tu étais inconscient. Je voulais te parler d’autre chose. J’imagine que tu ne t’en souviens pas, sinon tu me l’aurais déjà réclamé.

Kyuuji ne savait pas si le Padjal s’exprimait toujours sous forme d’énigmes ou s’il le faisait seulement avec lui mais cela ne le dérangeait pas. Il aimait bien réfléchir par lui-même. Il se frotta les lèvres avec son pouce en réfléchissant. Qu’avait-il bien pu laisser au maitre de la guilde des élé… Il n’avait pas achevé sa pensée que cela lui revint. Comme une évidence.

— Le cristal de mon père !

E-Sumi-Yan sourit en hochant la tête.

— Tu t’en souviens finalement.

Kyuuji secoua la tête.

— Je l’avais oublié. Je viens de m’en souvenir…

Sans que cela ne le lui fasse revivre. Comme si cela lui était simplement sortit de la tête. Le Raen fouilla alors dans sa mémoire. Tout était là. Ces détails anodins qui avaient un jour attiré son attention, le visage des villageois de Kiyomura, ces paysages grandioses qu’il avait eu la chance de contempler, ces confessions parfois dérangeantes, ces sermons, cette formation militaire, ces compagnons, ces aventures. Même le visage de sa mère décédée. Et, bien sûre, le seul objet qu’il avait réussi à emmener avec lui en s’exilant. Le cristal que son père lui avait légué à peine quelques jours avant d’être enrôlé. En arrivant à Gridania, Kyuuji s’était naturellement rapprocher des élémentalistes. Leur magie était similaire à la sienne. Les différences n’avaient fait qu’attiser la curiosité du Padjal et du Raen. Ils avaient passé de longues journées à échanger sur des sujets comme l’éther, la nature, les esprits ou la magie. Ils en étaient venus à parler du cristal de mage blanc, le comparant à celui de Kyuuji qui avait fini par le lui confier pour qu’il puisse l’étudier.

Comme devinant ses pensées, E-Sumi-Yan sortit d’une poche une petite pierre. Un cristal d’un blanc presque luisant. Une ligne taillée en son cœur dessinait une arabesque complexe. Ce motif, Kyuuji en connaissait le moindre détail. C’était bien son cristal. Il tendit la main pour le récupérer mais s’arrêta à mi-chemin.

— Avez-vous eu le temps de faire toutes vos recherches dessus, E-Sumi-Yan ?

Le Padjal sourit plus franchement, visiblement satisfait.

— J’en ai terminé. Je te remercie de m’avoir laissé l’examiner.

Les doigts de Kyuuji se refermèrent sur son cristal. La sensation qui le parcourut était tellement familière, tellement rassurante. Il le contempla une seconde puis serra le poing dessus et releva les yeux vers le garçon.

— Partageriez-vous vos résultats avec moi ?

Le Padjal sourit et acquiesça.

Gridania : Anamnèse

E-Sumi-Yan et Kyuuji avaient discuté pendant presque deux heures et n’avaient fait qu’aborder le sujet en surface. Mais il faisait nuit depuis longtemps. Le Raen retrouva Venceslas à l’entrée de la guilde des élémentalistes. Le Hyurois l’attendait appuyé contre l’arbre. En le voyant arriver, il se redressa et le salua d’un geste de la main en souriant.

— Bonsoir Kyu. Bien remis ?

— Vence, bonsoir. Ça va mieux, merci. Je suis désolé, tu as dû m’attendre longtemps.

Venceslas sourit malicieusement.

— Non, je savais que tu ne partirais pas avant la nuit.

— Tu le savais ?

Venceslas se contenta de sourire. Soudain, Kyuuji comprit tout. La scène à laquelle il avait assistée au quartier général de l’Ordre des Deux Vipères lui avait paru étrange. Il ne s’agissait que d’une mise en scène pour l’amener à se souvenir de l’incident. Les mots que Venceslas lui avait soufflés alors qu’il n’avait même pas repris ses esprits devaient le pousser au souvenir suivant. Le Hyurois avait tout comprit. Il avait tout orchestré. Kyuuji dut lui reconnaître que c’était bien joué.

— Savais-tu que ça allait me faire perdre connaissance ainsi ?

Venceslas fit une grimace.

— Non, je me doutais bien que ça te mettrait dans un sal état mais pas à ce point. Désolé.

— Comment savais-tu que je recouvrerais toute la mémoire ?

— Je ne le savais et je ne m’y attendais pas. (Le Hyurois désigna la guilde des élémentalistes.) Quand tu as perdu connaissance, je t’ai amené ici. Le Padjal voulait t’examiner lui-même. Il disait pouvoir profiter de ton état pour te guérir complètement, s’il s’y prenait bien. (Il haussa les épaules.) Un tour de main et il disait t’avoir soigné. Je ne voyais aucun changement mais il avait l’air très sûr de lui. Je l’ai cru. Je me doutais que tu voudrais discuter avec lui dès ton réveil alors je ne t’ai pas attendu.

Kyuuji pouffa. L’esprit de Venceslas se montrait parfois d’un tel détachement, c’en devenait risible.

— Je vois. Je suppose que je dois te remercier, mon frère. (Kyuuji s’inclina exagérément.) Merci, Venceslas.

Le Hyurois croisa les bras sur sa poitrine prenant un air faussement supérieur.

— Oui, oui. Redresse-toi maintenant.

Kyuuji s’exécuta et continua son jeu. Il se posa une main sur la poitrine d’un air bien trop révérencieux.

— Ta générosité est sans limite.

Venceslas éclata de rire. Un rire franc, honnête et joyeux. Un rire contagieux. Les deux amis rirent de bon cœur et durent faire de grands efforts pour reprendre leur souffle.

— Tu m’as manqué, Kyu.

— Je suis désolé pour tout ça.

Le Hyurois écarta sa remarque d’un geste.

— Alors, maintenant que tu as toute ta tête…

— Toute ma tête ?

— … raconte-moi ce qui s’est passé depuis la dernière fois.

Kyuuji savait très bien à quoi il faisait référence. Ils étaient partis faire une mission dans la forêt du sud pour le compte des Deux Vipères. Ils avaient dû se séparer pour la mener à bien. Le Hyurois s’était infiltré dans un camp de brigands, se faisant passé pour l’un d’eux, tandis que Kyuuji surveillait les allés et venus depuis un poste en hauteur, gardait contact avec l’officier en charge de la mission et prenait leurs nouveaux ordres. Il assurait la coordination et surveillait le déroulement de l’opération, en somme. Cela dura plusieurs lunes. Les deux amis ne pouvaient échanger leurs informations qu’en de rares occasions, et très brièvement. Ils avaient cependant réussi à trouver ce qu’ils cherchaient et attendait l’opportunité de mettre en œuvre leur plan. Seulement, ils n’avaient pu arriver jusque là.

— Un matin, en quittant mon campement pour rejoindre mon poste d’observation, j’ai ressenti la présence d’un esprit. Un esprit très insistant. Quand j’ai voulu prendre contact avec lui, j’ai été submergé par une quantité incroyable d’éther. Ça a dû avoir un effet sur moi. E-Sumi-Yan disait avoir vu des perturbations dans mon éther. Et en reprenant mes esprits, j’avais tout oublié.

C’était aussi simple que cela. Toute cette histoire pour de l’éther qui lui était monté à la tête. Littéralement et allégoriquement. Pourtant, ni Kyuuji ni Venceslas n’en rirent. Les esprits avaient une grande importance pour eux. L’intervention de l’un d’eux pouvait avoir une signification particulière. Mais ils n’en sauraient sûrement jamais rien. Retrouver cet esprit semblait impossible, à moins qu’il ne se manifeste de lui-même.

La meilleure chose à faire était de tourner la page et de continuer à avancer. Ils n’avaient pas réellement d’objectif à long terme, en dehors de se faire une place et de continuer à vivre, mais ils avaient bien l’intention d’y arriver.